Avec Huit rois (nos présidents), Léo Cohen-Paperman (compagnie des Animaux en Paradis) s’est lancé dans une création ambitieuse : une série théâtrale qui embrasse la 5ème République, de sa fondation à nos jours. Une première pièce, consacrée à Jacques Chirac, a déjà vu le jour. Quatre autres pièces s’échelonneront jusqu’aux prochaines élections présidentielles.


Plusdeoff (Walter Géhin) : « Le titre de votre série théâtrale est 8 rois (nos présidents), mais vous avez effectué un découpage en 5 pièces. Pour quelles raisons le découpage s’est-il fait de cette manière, notamment le regroupement des trois derniers Présidents ?

Léo Cohen-Paperman : — Il y a une question de pragmatisme, au niveau de la production. Cela m’aurait intéressé de créer huit spectacles, chacun consacré à un Président. Mais l’objectif, c’est que les cinq spectacles puissent tous être joués au moment des prochaines élections présidentielles.

J’ai effectué un regroupement de Gaulle / Pompidou parce que d’un point de vue politique, on ne peut pas comprendre Pompidou sans de Gaulle. À travers Pompidou est abordée la question d’être Président de la 5ème République après le fondateur de la 5ème République, après un homme qui a été bien plus qu’un homme politique, qui a été un géant historique. 

Concernant les trois derniers Présidents, je trouve intéressant de les réunir par le biais de trois seuls-en-scène. Trois exercices du pouvoir au 21ème siècle. Depuis la mise en place du quinquennat, les Présidents ne sont jamais réélus. Le quinquennat pose un problème en termes d’exercice du pouvoir. Du premier au dernier jour du quinquennat, les Présidents sont toujours en campagne. Ils n’ont pas le temps d’inscrire dans la durée leur action politique. Et ils ne sont plus soumis à ce contrôle qu’étaient les élections législatives à mi-mandat. C’était une manière de donner rendez-vous au peuple, durant le mandat. Le quinquennat a été mis en place pour se calquer sur d’autres pays, pour moderniser, mais cela a déréglé le rapport aux élections, avec une baisse de participation aux élections autres que la présidentielle.

Ces trois seuls-en-scène sont aussi une façon de mettre en évidence que ces Présidents sont encore plus seuls, dans l’exercice du pouvoir, que leurs prédécesseurs. Ces seuls-en-scène prendront trois formes distinctes. Sarkozy, un one-man-show, un stand-up. Hollande, une démarche beckettienne, avec un rapport à la langue et à l’incarnation qui ne s’accomplit pas. Pour Macron, j’imagine un spectacle en Anglais, et participatif. Macron aurait pu passer pour un Président californien, au début. 

— Dans la note d’intention, vous parlez de « monarques républicains. » Pourquoi effectuez-vous ce rapprochement entre monarchie et république ?

— Quand de Gaulle met en place la 5ème République, la France sort d’une longue période de crises parlementaires, de changements répétés de gouvernement. Il essaie de trouver une synthèse entre la démocratie et la monarchie. C’est une monarchie parce qu’il veut avoir les mains libres, être affranchi des combinaisons politiques du Parlement. D’où le scrutin uninominal pour les législatives qui rend impossible la proportionnelle, et donc les combinaisons entre les parties plus difficiles. Puis l’élection du Président au suffrage universel direct, qui suit l’idée d’une rencontre avec le peuple, en quelque sorte un sacre par le peuple. Par ailleurs, sous de Gaulle, il y a eu un grand nombre de référendums. C’était pour lui une manière de prendre en compte l’avis du peuple. D’ailleurs, il s’est retiré lorsqu’un référendum lui a été défavorable. Par la suite, l’esprit du référendum a changé. Le cas le plus criant, cela a été en 2005 : le référendum a donné lieu à un rejet par le peuple, mais la voie parlementaire a ensuite été utilisée. Un vrai problème de déficit démocratique. 

Illustration de Huit rois (nos présidents), par Nayel Zeaiter

— Mettre de côté vos opinions politiques représente-t-il une difficulté dans l’écriture ?

— J’ai d’abord souhaité que l’on ne voit rien de mes préférences. Par la suite, je me suis rendu compte que si on ne représentait que les puissants, cela revenait à une galerie historique à la Stéphane Bern. C’est pour cela que j’ai développé l’idée d’une série théâtrale, par le haut et par le bas. Par le haut, avec les Présidents. Par le bas, en racontant l’histoire d’une famille française, sur quatre générations. Ceci afin d’introduire un autre point de vue, qui m’a obligé à penser autrement, par exemple en imaginant comment un ouvrier du bassin lorrain a pu vivre les mandats de François Mitterrand .

— Vous prévoyez d’accompagner la prochaine campagne présidentielle avec cette série de pièces. Pourquoi cela vous tient-il à cœur ? 

— Les représentations de Le jour de gloire est arrivé, en 2017, sont parmi les plus fortes que j’ai vécues jusqu’à présent. Il y avait une incroyable électricité dans la salle. En outre, dans la même logique que celle de mon travail au sein du Nouveau Théâtre Populaire, j’ai envie que le public vienne au théâtre comme il va à un concert de rock ou à un match de foot, avec impatience, avec plaisir. Et pourquoi pas conquérir un nouveau public ? Il est important que le théâtre soit dans la vie de la cité, à un moment-clé comme celui-ci notamment.

Il s’agit aussi de mettre en perspective le présent à travers le passé. Les décisions prises par le passé ont encore une forte influence sur notre vie au quotidien. Il me paraît intéressant de donner à voir, pendant la campagne présidentielle, une histoire de la 5ème République, et des Français dans la 5ème République. Cela peut aider à mettre son vote en perspective, plutôt que d’être focalisé sur l’actualité du jour. »


Huit rois (nos présidents)

Compagnie des Animaux en Paradis.

Conception et mise en scène – Léo Cohen-Paperman
Scénographie – Anne-Sophie Grac
Lumières – Pablo Roy et Grégoire De Lafond
Costumes – Manon Naudet

Avec – Léonard Bourgeois-Taquet, Julien Campani, Emilien Diard-Detœuf, Clovis Fouin, Claire Sermonne…(distribution en cours)

Administration – Fabienne Christophle / GEF Diffusion – Emma Cros / La StradaProduction – Cie des Animaux en Paradis / Coproduction Le Salmanazar d’Epernay, le Théâtre Louis Jouvet – Scène conventionnée d’intérêt national de Rethel, Théâtre de Charleville-Mézière, Espace Jean Vilar de Revin, Transversales – Scène Conventionnée de Verdun. 

La série Huit rois (nos présidents) est soutenue par un réseau de diffuseurs de la région Grand-Est. 

Les cinq pièces de la série

La Vie et la mort de C. de Gaulle et G. Pompidou, rois des Français (Épisode 1, création avril 2022)

La Vie de V. Giscard d’Estaing, roi des Français (Épisode 2, création avril 2022)

La Vie et la mort de F. Mitterrand, roi des Français (Épisode 3, création janvier 2021)

La Vie et la mort de J. Chirac, roi des Français (Épisode 4, création janvier 2020)

Nicolas, François, Emmanuel (trois solos sur l’exercice du pouvoir au XXIe siècle) (Épisode 5, création avril 2022)