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FESTIVAL AVIGNON 2020 FESTIVAL D'AVIGNON (IN) FESTIVAL D'AVIGNON (OFF)

Annulation du festival d’Avignon 2020 : se souvenir des belles choses

Le festival d’Avignon 2020, in et off, s’annonçait prometteur. Son annulation, que la pandémie de covid-19 rendait inéluctable, est un coup de massue pour les compagnies, les théâtres et bien sûr tous les amoureux du festival.
À travers cette rétrospective consacrée aux dernières éditions du festival d’Avignon, Plusdeoff vous propose, en guise de baume au cœur, une séquence souvenirs (et émotions.)

Début mars, je m’apprêtais à publier un article à propos de la programmation du Théâtre des Doms lors du festival d’Avignon 2020, qui comme d’habitude s’annonçait prometteuse. En outre, des fragments de programmes glanés de-ci de-là me donnaient des envies d’interviews, et d’autres présentations de programmes auraient suivi. Puis le ciel s’obscurcit rapidement. Ces dernières semaines, quelques échanges avec des directeurs de théâtres d’Avignon annonçaient un off, suivant le scénario le plus optimiste, tronqué et bancal. Aussi, écouter l’annonce de la programmation du in par Olivier Py me rappela la lecture de L’Espoir de Malraux et le sentiment confus d’oser croire à une issue favorable tout en sachant pertinemment que celle-ci n’existe pas. Quant à l’exercice consistant à relayer le contenu de cette programmation, cela revint à une pratique incantatoire.

Cette édition 2020 se referme donc avant même d’avoir commencé. Je ne vais pas m’appesantir sur la tristesse que j’éprouve en pensant aux artistes (et aux équipes les entourant) qui préparaient leur venue à Avignon cet été. En fait, dès l’annonce de l’annulation du in, mon envie s’est portée sur un dernier article positif, s’éloignant de la tectonique des plaques du off, même si glisser un mot à propos de l’ouverture récente et bénéfique (d’un point de vue artistique) de théâtres comme Artéphile, le 11 Gilgamesh Belleville, la salle Tomasi de la Factory, le Théâtre Transversal ou le Théâtre du Train Bleu n’aurait pas été superflu. Je prévoyais de publier en juin une rétrospective qu’auraient nourrie les 201 « critiques » écrites lors des dernières éditions du festival (ou des festivals si l’on tient vraiment à les séparer), les 75 interviews ainsi que les rencontres informelles dans les rues d’Avignon… Mais, au moment d’écrire cette rétrospective, la seule manière qui me paraît judicieuse et honnête est de la confier à ma mémoire.

Conférant à cette rétrospective l’aspect d’un magma crépitant, ce sont avant tout des ambiances, des interactions magiques entre scène et public, qui ressurgissent. Dans la petite salle intra-muros de La Manufacture, je me rappelle de l’indescriptible effervescence lors de la dernière de La grande saga de la Françafrique, de la mise en scène corrosive de Démons par Lorraine de Sagazan, de la maestria de Pépito Matéo dans 7 et dans Saturne, de Anthony Poupard vêtu d’argile dans Sur la page Wikipedia de Michel Drucker il est écrit que ce dernier est né un douze septembre à Vire, de la folie de Quatuor violence… De l’extravagante claque que fut 40 degrés sous zéro à la patinoire. Au Théâtre des Halles, je me souviens de la formidable connivence avec le public de Lisa Pajon et Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre dans Les deux frères et les lions, au Girasole de l’émotion de Sophie Neveu et Francis Ressort à la fin d’une représentation de Une heure avant la mort de mon frère. De Pauline Bayle magistrale dans Clouée au sol au disparu Nouveau Ring. Des innombrables inventions de la Compagnie des Dramaticules dans Affreux, bêtes et pédants, Ubu roi, Hamlet… De l’interminable queue que créa le NoShow au 11. Dans cette même salle, des courageux Et le cœur fume encore, L’A-Démocratie, Depuis l’aube (ode au clitoris)… Aux Doms, de la grâce fragile de Nasha Movska, de Angelo Bison dans L’avenir dure longtemps, du magnifique J’abandonne une partie de moi que j’adapte, de l’estomaquant On est sauvage comme on peut… Du plaisir que j’éprouvai, comme pour d’autres compagnies émergentes, de constater le chemin parcouru par la Compagnie Les Entichés en assistant à Échos ruraux au Théâtre du Train Bleu, des années après l’avoir découverte avec J’appelle mes frères au Théâtre des Barriques (car je crois fermement qu’il est primordial que les suiveurs du festival aillent au-devant des compagnies émergentes, aussi modeste soit l’endroit où elles débutent, sans attendre qu’elles se soient fait un nom.) J’allais oublier le in, et la merveilleuse pièce Saïgon de Caroline Guiela Nguyen.

Les souvenirs se bousculent. Si la rédaction de cet article avait lieu demain, à coup sûr d’autres souvenirs se présenteraient. Si elle devait se faire dans les prochaines années, des pièces, qui n’existent pas encore, s’y ajouteraient. Le mieux est de se souvenir qu’un futur reste à créer.

Walter Géhin, Plusdeoff