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ET LE CŒUR FUME ENCORE, au 11 Gilgamesh Belleville

festival-avignon-off-selection-plusdeoffDémêler la pelote de la guerre d’Algérie, de ses débuts jusqu’à ses intrications aujourd’hui, apparaît déjà comme un travail dantesque sous la forme d’une recherche académique. Lors, suivre la même intention afin de créer une pièce de théâtre se présente comme une entreprise sinon impossible, du moins requérant d’évoluer dans les eaux du Pommerat s’emparant de la Révolution Française dans Ça ira (1) Fin de Louis. Margaux Eskenazi et Alice Carré, à l’écriture et à la mise en scène, réalisent cette prouesse avec Et le cœur fume encore, une fresque fascinante qui conjugue travail documentaire et reconstitution fictionnelle.

De manière limpide, les lignes narratives se multiplient, sillonnant le temps et l’espace (Algérie, France, Belgique), et faisant défiler les protagonistes, qu’il s’agisse des membres d’une Section Administrative Spécialisée livrés à eux-mêmes dans la tentative de s’accrocher à l’Algérie française, ou de ceux du Front de Libération Nationale jouant d’abord des coudes avec le Mouvement National Algérien. Les années passant, ils partagent les illusions perdues.

Le travail de reconstitution, formidable par sa rigueur et son mouvement, non seulement se double de l’insertion minutieuse de témoignages glanés dans la nébuleuse des souvenirs venus de tous bords, mais également entre en résonance avec des mises en abyme prégnantes : la première de la pièce Le cadavre encerclé de Kateb Yacine sur laquelle plane une menace de mort, le tournage du film La bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo censuré pendant près de cinquante ans en France, le déroulement du procès de Jérôme Lindon, éditeur de Le Déserteur. Soit trois évocations de la chape de plomb qui longtemps a contraint au silence jusque dans les arts.

Illusions perdues certes, chape de plomb certes… Le rire cependant intervient régulièrement en tant que soupape de décompression. Ainsi, Eva Rami campe un drolatique Pontecorvo dans la scène du tournage de La bataille d’Alger, ou encore une veuve cherchant tant bien que mal à sauver une réunion des anciens de la Section Administrative Spécialisée qui tourne au vinaigre. Ses partenaires —Armelle Abibou, Elissa Alloula, Malek Lamraoui, Yannick Morzelle, Raphael Naasz et Christophe Ntakabanyura— comme elle passent avec maestria d’un personnage à un autre, d’un registre à un autre, tour à tour émouvant.e.s, comiques, inquiétant.e.s, répugnant.e.s… Le choix effectué par Margaux Eskenazi et Alice Carré de faire fi du genre et des origines manifeste sans doute l’espoir d’une histoire enfin mise en commun, et non version contre version.

Une pièce exceptionnelle en tout point.

—Walter Géhin, PLUSDEOFF


ET LE CŒUR FUME ENCORE

11 gilgamesh belleville avignonÀ voir durant le FESTIVAL D’AVIGNON OFF 2019 au 11 GILGAMESH BELLEVILLE (11 boulevard Raspail) à 18h05, du 5 au 26 juillet, relâche les 10 et 17. Réservation au 04 90 89 82 63.

ET LE CŒUR FUME ENCORE / La Compagnie Nova / Conception, montage et écriture Alice Carré et Margaux Eskenazi / avec des extraits de Kateb Yacine, Assia Djebar, Jérôme Lindon et de Le Cadavre encerclé de Kateb Yacine et la préface d’Edouard Glissant, publiés par les Éditions du Seuil / Mise en scène Margaux Eskenazi / Avec Armelle Abibou, Elissa Alloula, Malek Lamraoui, Yannick Morzelle, Raphael Naasz, Christophe Ntakabanyura et Eva Rami / Collaboration artistique Alice Carré / Espace Julie Boillot-Savarin / Lumières Mariam Rency / Création sonore Jonathan Martin / Costumes Sarah Lazaro / Vidéo Mariam Rency et Jonathan Martin / Régie générale et lumières Marine Flores / Avec les voix de Paul Max Morin, Nour-Eddine Maâmar et Eric Herson-Macarel.


Crédit photo : Loïc Nys.