une journee avec william mesguich festival avignon off 2019

Une journée avec William Mesguich

Dans Scènes de la vie d’acteur (2006, Seuil-Archimbaud), Denis Podalydès évoque, d’une plume mourante, au chapitre L’exercice de vanité, une journée où il joue « trois pièces différentes, dans les trois théâtres de la Comédie-Française. » Je ne sais si William Mesguich, qui joue quatre pièces différentes, dans deux théâtres différents (mais trois salles), plus de trois semaines, du 5 au 28 juillet, aura l’opportunité de publier des scènes de sa vie d’acteur qui reviendraient sur cet épisode avignonnais. Pour le moment, il s’en remet, de bonne grâce, à une couverture médiatique faite notamment d’articles de presse dont les mots-clés sont « Marathon » et « Boulimie ». D’intuition, « Marathon » me paraissait réduire le Festival de William Mesguich à une liste imposante de pièces jouées, grossie de la poignée de mises en scène présentées lors de cette même édition. Comme si, dans Sur la route, on ne retenait des expéditions de Dean Moriarty et Sal Paradise à travers les États-Unis et le Mexique qu’un nombre de kilomètres parcourus et une liste de villes étapes. Plus que le chemin, il y a le cheminement. Quant à « Boulimie », il me semblait être le résumé à visée sensationnelle de ce qui devait couvrir un large spectre, du déterminisme à la volonté. Là encore, un cheminement. Alors est venue l’idée de passer une journée avec William Mesguich, en marge de la scène, sans lui poser de question, les meilleures réponses ne venant jamais d’une question directe.

Il est 11h45 lorsque William Mesguich arrive devant le Théâtre du Roi René, où il jouera Artaud-Passion dans 45 minutes. Une jeune femme, venue le voir jouer et ayant vu la veille Le corbeau blanc, qu’il met en scène au théâtre La Luna, l’aborde à propos de Adolf Eichmann. Elle demande s’il connaît des sources d’information à son sujet. Malgré le long maquillage qui l’attend, William Mesguich prend le temps de fouiller sa mémoire. Dans la loge l’attendent Patrice Trigano, l’auteur de Artaud-Passion, Ewa Kraska, la metteure en scène, Nathalie Lucas, sa partenaire sur scène, et Alex, qui se définira comme le couteau suisse des Mesguich père et fils. Les paroles s’échangent à voix basse, comme dans un lieu de recueillement, la scène étant toute proche. La loge, de dimension modeste, se tient sous une voûte aux murs décrépis. Elle est encombrée de cartons, d’escabeaux, d’armoires, de piles de chaises en plastique constellées de peinture blanche. Le sol est austère, en béton. Un seul miroir, permettant de se regarder de pied en cap, posé sur une chaise, deux modestes portants, deux lavabos. La table est faite de planches grossières vitement recouvertes de blanc. Après la pièce, William Mesguich parlera de ce bel ensemble comme d’un lieu propice à l’humilité. Sa santé est l’objet des premières questions. Il avoue ne pas se sentir en grande forme, s’enquiert de l’heure. Courts échanges avec Ewa Kraska et Nathalie Lucas quant à de petits ajustements à effectuer. Un léger accident de trottinette auquel il vient d’assister lui donne l’occasion d’évoquer le philosophe Henri Bergson et son travail sur le rire. Il remarque que son pantalon de scène, gris métal, prend d’inquiétants reflets mordorés. Un photographe fait son apparition. Une trentaine de minutes avant la représentation, commence le maquillage de son visage, qu’il doit effectuer lui-même. Il tire de son sac à dos un petit miroir sur pied. Devant lui, un dessin de visage, titré « William », illustre les huit étapes à suivre. Sa participation aux conversations murmurées s’espace. Il s’encourage par de petits « Allez ! », teste sa voix, revêt un micro-casque dont le dispositif recouvre sa chevelure plaquée au gel, poursuit son maquillage, enfile des chaussures à plateforme. Faire d’Artaud une sorte de Freddie Mercury, dit-il, un gourou solaire aux paroles incantatoires. 12h17 : Nathalie Lucas l’aide à passer une longue chemise blanche. 12h22 : son maquillage enfin terminé, il me salue et quitte la loge, mais revient une minute plus tard, en trombe, une bouteille vide à la main. L’eau, tout comme l’heure, sera une obsession jusqu’au soir. 13h35 : retour dans la loge et satisfaction d’avoir gagné une sainte écoute et des applaudissements nourris. William Mesguich peste contre son manque de souffle lors de certains passages, parle de son admiration pour Artaud, de son petit-déjeuner sans doute insuffisant, revient à la difficulté du texte. Ewa Kraska vient le féliciter et suggère quelques ajustements. Un journaliste vient le féliciter et prend rendez-vous avec lui pour le lendemain. William Mesguich s’étonne qu’à midi on vienne voir une pièce sur Artaud, s’emballe à propos du public, invoque Pierre Debauche, voudrait un théâtre à chaque coin de rue et plus de moyens pour la Culture, se remémore une période où il sillonnait la France, avec sa compagnie, jouant dans des salles des fêtes, des casernes, des granges, comme s’il s’agissait de la Cour d’Honneur, ému à l’idée que l’on puisse se rappeler de leur passage des années après.

Moins de trois heures plus tard, entrée au Théâtre des Gémeaux, directement dans les coulisses de la salle basse, la salle des colonnes. S’y trouve Anthony Magnier, qui nous accueille tout sourire alors qu’il est en train de jouer Le Dindon avec sa compagnie Viva, au sein de laquelle William Mesguich s’apprête à jouer Macbeth. Dans la pénombre, je finis par reconnaître Magali Genoud, que j’ai à peine le temps de féliciter pour sa série Polichinelles, William Mesguich dans l’embrasure de la porte conduisant aux deux escaliers qui montent vers les loges. En loge, l’atmosphère est toute différente de celle au Roi René. Quoique dans de vieilles pierres, le Théâtre des Gémeaux est tout neuf, suite à une belle restauration des lieux. Et ses partenaires dans Macbeth, outre Nathalie Lucas comme dans Artaud-Passion, entretiennent une ambiance joyeuse. Cornaqués par l’exigeant Anthony Magnier, les anecdotes qui fusent laissent entendre que pour autant ils ne se soumettent pas, le soir venu, au même ascétisme que William Mesguich. Lequel ne semble pas souffrir de cet écart de génération et de manière d’envisager le hors scène, duquel il s’est mis en recherche ces dernières années, dit-il, pour s’ouvrir à de nouveaux horizons. Une réelle complicité transparaît avec Victorien Robert, à la lecture des notes laissées par Anthony Magnier en vue d’ajustements, qu’ils complètent par leurs propres observations, très précises. Dans un mélange de promiscuité et d’émulation, William Mesguich ne trouve pas certains éléments de son costume de scène, masse ses jambes à l’arnica, engage une conversation sur la consommation de papier durant le Festival, s’empare du sujet des créneaux trop nombreux, revient à certains ajustements de timing, se maquille, teste sa voix. Toute la distribution de Macbeth se tient dans les starting blocks, 25 minutes avant le début de la représentation : il s’agit de démonter les décors du Dindon et de monter ceux de Macbeth dans un même mouvement. Les deux distributions ne font plus qu’une, le noir et blanc du Dindon mêlé au rouge de Macbeth. William Mesguich, comme Anthony Magnier qui veille au grain, participe activement à l’opération, manipulant de lourds éléments composant le sol. La légère avance prise lui permet de s’intéresser particulièrement à la tenue du rideau perlé qui constitue un élément important de la scénographie. Une accolade avec Anthony Magnier, qui exhorte tout le monde à jouer collectif, et les voici prêts. Il ne reste plus que du rouge sur scène.

Les images de William Mesguich hors scène ne seront ensuite que des images en mouvement. Chemise trempée, pieds nus, il monte quatre à quatre les escaliers pour regagner la loge de la salle des colonnes où son père, avec lequel il joue Le Souper, l’attend en Talleyrand. Les rares paroles de William Mesguich concernant le maquillage, la perruque, l’éclairage, l’heure, un spectateur qui agitait importunément une jambe au premier rang, sont débitées à la mitraillette. Sandrine Moaligou, qui vient de jouer avec lui dans Macbeth, l’aide avec calme et bienveillance à ajuster sa collerette et sa perruque. La solidarité des comédiennes et des comédiens dans les moments difficiles, aperçue toute cette journée, n’est pas superficielle.

Le Souper se termine avec un peu de retard. Dans l’autre salle, la salle du dôme, où va se jouer Chagrin pour soi, le public s’impatiente déjà. En loge (celle de la salle des dômes, une volée d’escaliers plus longue encore), Sophie Forte et Tchavdar Pentchev attendent, sans laisser filtrer une quelconque impatience. William Mesguich, qui n’est plus qu’un spectre, doit pourtant se réincarner en personnages hétéroclites, dans un registre comique qui relève pour lui de l’exploration. Il a six minutes pour retirer un maquillage abondant, quitter son costume de Fouché, sa froideur, et surgir sur scène pour faire rire. Entre deux sketchs il souffle que le public du soir ne réagit guère. Épuisé, s’effondrant sur un tabouret quand il le peut, il s’encourage encore à donner le meilleur. Quelques rires se lèvent, il est toutefois déçu. Kerouac écrit, dans Sur la route : « Quelque part sur le chemin on me tendrait la perle rare. » C’est sans doute, de toute cette journée avec William Mesguich, au bout du chemin, dans ce moment de déception et d’extrême fatigue, n’entamant en rien la combativité, que se trouvait cette perle rare.

—Walter Géhin, PLUSDEOFF

Publicités