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J’ENTRERAI DANS TON SILENCE, au Théâtre du Balcon : entretien avec Serge Barbuscia

Ne lui dites pas qu’il est le directeur du Théâtre du Balcon. Serge Barbuscia, qui a fondé ce théâtre en 1983, est le « direct-acteur », rebelle à une logique d’entreprise, de ce qu’il a toujours considéré comme un outil de travail, un lieu d’expression de son activité artistique et de celle d’autres compagnies avec lesquelles il s’est plu à établir des liens durables. Il répond aux questions de PLUSDEOFF à propos de J’ENTRERAI DANS TON SILENCE, présenté au Théâtre du Balcon dans le cadre du Festival d’Avignon off 2019. (propos recueillis par Walter Géhin)

« Serge, lors de l’écriture de J’entrerai dans ton silence et lors du travail au plateau, vous avez travaillé à partir de ce que vous appelez « des brouillards », c’est-à-dire des intuitions et des premiers textes. La pièce créée, est-il resté une partie de ce brouillard ?

— En retravaillant la pièce avec Camille Carraz et Fabrice Lebert, il y a des choses que je découvre encore, jusque dans les mots. Une pièce est pour moi en perpétuel mouvement, il n’y a jamais rien de définitif. Je ne considère jamais que quelque chose est gravé dans le marbre. Le théâtre doit rester fragile. Il ne doit pas devenir quelque chose qui est trop écrit, trop construit. Au moment de rentrer sur scène, il faut essayer d’oublier le projet et de l’y redécouvrir. Lors de la création de J’entrerai dans ton silence, comme pour d’autres pièces auparavant, j’ai travaillé selon une technique qui s’apparente à celle du collage. J’ai fait se rencontrer deux œuvres, deux écritures, et j’ai apporté mon écriture. Puis j’ai tracé le dialogue entre ces trois écritures, l’histoire d’une mère qui décide de se battre pour son fils, qui se bat contre les institutions, contre les systèmes, qui veut lui permettre d’avoir une relation aux autres.

— Dans quelle mesure le décès de votre maman a-t-il été un déclencheur de votre projet de créer J’entrerai dans ton silence ?

— Tous les spectacles que l’on crée possèdent, je pense, un lien avec ce que l’on est et ce que l’on a vécu. J’ai monté deux projets la même année, Comment j’ai dressé un escargot sur tes seins de Matei Visniec, et J’entrerai dans ton silence. Les deux pièces sont liées au départ de ma mère. Son départ m’a ramené à plein de choses de mon enfance. Des choses que j’avais fermées. Je les ai rouvertes et j’ai fouillé à l’intérieur. La question de la normalité qui est posée dans J’entrerai dans ton silence peut aussi se poser à propos de ma mère. Ma mère était un être tout à fait exceptionnel. Elle a cependant été placée en psychiatrie pendant plusieurs années. C’était compliqué pour moi de savoir à qui j’avais affaire. Si des personnes avaient cherché à la comprendre, elle aurait sans doute moins souffert, elle se serait moins sentie à l’écart. Dans J’entrerai dans ton silence, il y a certainement une volonté de comprendre le point de vue de la mère de l’enfant autiste. J’aurais pu créer la pièce à partir du texte de Hugo Horiot (L’Empereur, c’est moi, Éditions de L’Iconoclaste, N.D.L.R.) et de notre rencontre, mais j’ai tenu aussi à rencontrer Françoise Lefèvre et à travailler à partir de son témoignage (Surtout ne me dessine pas un mouton, Stock, N.D.L.R.).

— Avez-vous envisagé de faire tenir son propre rôle à Hugo Horiot, qui est comédien ?

— Hugo et moi en avons parlé au début du projet. J’adorerais travailler avec Hugo, mais je ne souhaitais pas qu’il joue son propre rôle. Cela aurait fait pléonasme. Je voulais rester libre. J’ai besoin de rester libre. Je n’ai pas soumis l’adaptation à Hugo et Françoise, ce que d’ailleurs ils ne m’ont pas demandé. Ils l’ont découverte lorsque nous étions sur scène. Si un auteur me regardait de trop près, j’aurais le sentiment que je dois répondre au regard de l’autre. Pour tenir le rôle de Hugo, j’ai choisi Fabrice Lebert, avec lequel j’avais déjà travaillé. Travailler avec Fabrice est, comme cela a été le cas avec William Mesguich dans Pompier(s), quelque chose de passionnant. Il y a une puissance dans le jeu qu’il ne faut pas brider. Il faut d’abord la laisser s’exprimer, puis revenir, repolir, amener tout doucement vers autre chose. Camille Carraz, qui joue dans J’entrerai dans ton silence et dans Pompier(s), est tout aussi intéressante.

— Depuis la fondation du Théâtre du Balcon, en 1983, quels changements avez-vous observés au niveau du Festival off d’Avignon ?

— La première évolution tient à la logique de création des lieux. Ma problématique, lorsque je suis venu à Avignon, était le besoin d’exprimer mon activité d’artiste. La création du Théâtre du Balcon a répondu à ce besoin. Aujourd’hui, la plupart des lieux qui sont créés le sont par des producteurs ou des personnes ayant une démarche plus commerciale. L’autre évolution, c’est l’augmentation du nombre de spectacles d’année en année. Cela implique notamment un formatage de la durée des spectacles. Les compagnies ont besoin de venir à Avignon en juillet dans le but de se donner une visibilité, car elles ont peu d’exposition le reste de l’année. Dans les années 80, les tournées permettaient d’avoir une visibilité en dehors du Festival. On se trouve maintenant dans une situation où le Festival ne permet plus d’obtenir autant de dates de tournée qu’auparavant, tout en devenant un passage obligé pour montrer ses créations. Avoir plus de 50 dates de tournée est de plus en plus difficile, alors que dans les années 80, il était possible d’avoir 100, 200, voire 300 dates. Il faut toutefois continuer à suivre son chemin d’artiste. »


J’ENTRERAI DANS TON SILENCE

theatre du balcon avignonÀ voir durant le FESTIVAL D’AVIGNON OFF 2019 au THÉÂTRE DU BALCON (38, rue Guillaume Puy) à 17h25, du 5 au 28 juillet, relâche les 9, 16 et 23. Réservation au 04 90 85 00 80.

J’ENTRERAI DANS TON SILENCE / Compagnie Serge Barbuscia / Auteurs Hugo Horiot (L’Empereur, c’est moi, Éditions de L’Iconoclaste) et Françoise Lefèvre (Surtout ne me dessine pas un mouton, Stock) / Mise en scène et Adaptation Serge Barbuscia / Composition Sonore et Musicale Eric Craviatto / Avec Camille Carraz, Fabrice Lebert et Serge Barbuscia / Création lumière Sébastien Lebert / Assistante Anna Massonnet / Complicité artistique Aïni Iften.


Crédit photo : Gilbert Scotti.