sarah-tick-theatre

PEUR(S), au Théâtre du Train Bleu : entretien avec Sarah Tick

7 ans. C’est le temps durant lequel Lakhdar Boumediene aura enduré les geôles de Guantanamo avant d’être relâché, ainsi que quatre des cinq autres membres du groupe dit des « six Algériens », suite à une décision favorable de la Cour Suprême des États-Unis puis à celle d’un juge du District de Columbia. Sarah Tick met en scène PEUR(S), une pièce écrite par Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et programmée au Théâtre du Train Bleu dans le cadre du Festival d’Avignon off 2019.(propos recueillis par Walter Géhin)

« Sarah, lors de votre rencontre avec Lakhdar Boumediene, dans quelles dispositions psychologiques l’avez-vous trouvé ?

— La rencontre a eu lieu en 2015, soit 6 ans après sa sortie de Guantanamo. À cette période, il n’accordait plus d’interview. La rencontre a pu avoir lieu parce que mon oncle, Stephen Oleskey, a été son avocat. Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et moi ne souhaitions pas lui poser des questions sur les conditions de sa détention, et nous n’avions pas encore opté pour telle ou telle option dramaturgique. Nous souhaitions simplement voir ce qui pouvait naître de cette rencontre, aborder son histoire dans les grandes lignes, sa relation avec ses avocats, la perception qu’il avait eue de sa défense. C’est ce qui a rendu possible le dialogue. Nous avons découvert une personne particulièrement humaine et tout à fait accessible. Il ne nous est pas apparu comme quelqu’un qui serait resté dans la colère. Il semblait être sur le chemin d’une reconstruction, si tant est qu’il soit possible de se reconstruire après avoir vécu une telle épreuve.

— Comment Lakhdar Boumediene a-t-il accueilli votre projet de pièce ?

— Très bien. Peut-être en partie parce qu’étant la nièce de Stephen Oleskey, accepter cet entretien qui amorçait notre projet de pièce était une manière de rendre la pareille. La relation très particulière qu’il a établie avec mon oncle n’apparaît pas dans les interviews qu’il a données. La seule restitution de cette relation se trouve dans un livre que Lakhdar Boumediene a écrit avec un codétenu de Guantanamo, livre qui a été publié aux États-Unis uniquement. Lorsque le texte de la pièce a été terminé, il lui a été envoyé. Je sais que Lakhdar l’a lu et qu’il avait très envie d’assister à la pièce. Il n’a pas encore pu la voir mais il est certain que nous l’inviterons à Avignon.

— Pourquoi avez-vous tenu à ce que Raouf Raïs, qui joue le rôle de Lakhdar Boumediene dans Peur(s), vous accompagne lors de cet entretien ?

— Je savais que si une pièce dont Lakhdar Boumediene serait l’un des personnages devait voir le jour, ce serait Raouf Raïs qui jouerait son rôle. Je souhaitais donc que Raouf soit impliqué dès le départ du projet. Je souhaitais présenter à Lakhdar l’acteur qui allait l’incarner, et à Raouf la personne qu’il allait incarner. Il était très important pour moi que Raouf puisse voir les yeux de cet homme. Le regard de Lakhdar, très doux, très intelligent, est particulièrement frappant.

— Vous avez choisi Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre pour écrire cette pièce. Qu’appréciez-vous chez cet auteur ?

— Avant Peur(s), j’avais déjà monté, en 2014, une pièce dont Hédi est l’auteur, Pourquoi mes frères et moi on est parti. J’admire la faculté qu’a Hédi d’écrire du théâtre pour tous, en faisant réfléchir le public de manière active, pas par nous mais avec nous, sa faculté à mettre en avant le texte, à faire passer des émotions en quelques mots, à parler de la grande Histoire à partir de la petite histoire. Son écriture est très proche de mes envies de théâtre.

— Est-ce que la restitution d’éléments historiques, comme le maccarthysme, dans la lignée desquels se situe l’emprisonnement de Lakhdar Boumediene, a constitué une difficulté au niveau de votre mise en scène ?

— La difficulté vient notamment du fait que l’idée d’insérer dans la pièce ces éléments ne vient pas d’Hédi, mais des avocats qui ont défendu Lakhdar. Ils nous ont dit que pour expliquer aux prisonniers le mécanisme qui les avait conduits à Guantanamo, ils avaient utilisé des exemples tirés de l’Histoire. Il s’agissait pour moi de restituer cela sans en faire un catalogue.

— Peut-on voir dans cette pièce une forme d’hommage à votre oncle, Stephen Oleskey ?

— C’est certain. Il y a bien sûr un hommage à l’engagement de mon oncle. Il nous a envoyé une cravate avec laquelle il plaidait et qui est portée sur scène. Il est donc là, avec nous, sur le plateau. Mon oncle a assisté à une lecture du texte, à Boston, et j’espère que sa santé lui permettra d’assister à la pièce à Avignon. Par ailleurs, la pièce est aussi, mon père étant américain, un moyen de me connecter à la branche américaine de ma famille, dont je suis à la fois proche et très éloignée. J’aimerais beaucoup que la pièce puisse un jour être jouée aux États-Unis. »


PEUR(S)

théâtre du train bleu avignonÀ voir durant le FESTIVAL D’AVIGNON OFF 2019 au THÉÂTRE DU TRAIN BLEU à 18h55, du 5 au 24 juillet, relâche le 11 et 18. Réservation au 04 90 82 39 06.

PEUR(S) / De Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre / Compagnie JimOe / Mise en scène Sarah Tick / Avec Julie Brochen, Vincent Debost, Raouf Raïs, Gwenaëlle Davis, Milena Csergo, Lucas Bonnifait, Frédéric Jessua / Collaboratrice artistique Anne Laure Gofard / Vidéo, Lumière et régie générale Julien Crepin / Création et régie son Pierre Tanguy / Scénographie Anne Lezervant / Costumes Elysa Masliah / Création lumière Mathilde Chamoux.