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ÉCHOS RURAUX, au Théâtre du Train Bleu : entretien avec Mélanie Charvy

À l’instar de sa précédente création, PROVISOIRE(S), qui parlait de l’accueil des migrants en France, Mélanie Charvy est partie d’un travail de terrain pour aborder le monde rural. Elle répond aux questions de PLUSDEOFF à propos de ÉCHOS RURAUX, pièce dont elle est, avec Millie Duyé, la co-autrice et la co-metteure en scène, et qui est programmée au Théâtre du Train Bleu dans le cadre du Festival d’Avignon off 2019. (propos recueillis par Walter Géhin)

« Mélanie, la représentation du milieu rural sur scène est plutôt rare. Quel est le point de départ de Échos ruraux ?

— J’ai grandi en milieu rural, pendant 18 ans. Lorsque je suis sortie de l’école, j’ai décidé d’y amener ma compagnie. Nous avons été confrontés à différentes problématiques. Trouver des lieux pour effectuer des résidences. Trouver des lieux pour être diffusés. Nous nous sommes aperçus que la décentralisation avait de réelles limites… Mais le vrai point de départ de Échos ruraux, c’est l’importance du vote, dans les communes rurales, en faveur de ce qui s’appelait encore le Front National. Millie et moi avons été interloquées par ces résultats et avons voulu en comprendre les motivations. Nous nous sommes alors rapprochées de structures qui sont en charge de diffusion culturelle en milieu rural. Il y a environ un an et demi, l’association Le Carroi, basée dans le Cher, nous a proposé de nous accueillir pendant un mois en résidence d’écriture, tout en servant de relais avec d’autres associations, avec des lycées agricoles, avec des bibliothèques municipales… Grâce à cela, nous avons rencontré une population vivant ou travaillant en milieu rural, composée d’agriculteurs, d’éleveurs, de maraîchers, de personnes âgées, de jeunes… Lors de ces rencontres, nous avons utilisé un questionnaire-type, comme dans une étude sociologique. Millie et moi avions décidé de travailler à partir d’un champ de recherche le plus large possible. Les questions portaient sur le milieu dans lequel ils avaient grandi, sur le caractère imposé ou choisi de leur vie en milieu rural, sur les améliorations qu’ils aimeraient voir s’y développer, sur leur rapport à la culture, sur leur rapport à la politique.

— De quelle manière avez-vous amené ce travail de terrain sur scène ?

— Plusieurs résidences se sont succédées, durant lesquelles nous avons demandé aux actrices et acteurs d’écouter certaines interviews. Nous avons ensuite improvisé plusieurs trames d’écriture. Il y a eu une dizaine de versions du texte. Lors de notre passage à La Chartreuse, en septembre dernier, le test de la dernière version nous a incitées à un recentrage vers un théâtre documenté, avec une histoire et une dramaturgie, plutôt qu’un théâtre documentaire. La pièce commence avec l’enterrement d’un éleveur de vaches charolaises. Son fils Thomas doit alors faire face à la situation critique de l’exploitation, dont il a entrepris la conversion au bio, et au fossé qui s’est creusé avec sa sœur, de retour après plusieurs années passées à Paris. À travers cette histoire sont abordés le fonctionnement de la commune et l’impact des décisions politiques sur celle-ci. C’est aussi une histoire qui parle de solidarité, celle qui se met en place au sein de la commune pour sauver l’exploitation, une solidarité que l’on rencontre souvent en milieu rural.

— Revenons aux interrogations qu’a soulevées en vous le vote en faveur du Front National dans les communes rurales. Venaient-elles de ce que le fond de commerce de ce parti, l’immigration, semble éloigné des préoccupations quotidiennes en milieu rural ?

— C’est en effet le raisonnement que je tenais avant ces rencontres. En cherchant à comprendre les motivations du vote en faveur du Front National, nous avons vite compris qu’il était préférable d’éviter les questions directes à ce sujet. Certes, quelques-uns ont clairement dit qu’ils ne voulaient pas de personnes d’origine étrangère dans leur commune, mais le plus souvent, des questions directes fermaient le dialogue. En discutant plus largement de leur rapport à la politique, nous avons compris que la vraie problématique, sous-jacente à ce vote, c’était le désinvestissement des pouvoirs publics en milieu rural. Pourquoi devoir prendre sa voiture constamment, faute de services de proximité, tandis que le prix du carburant augmente ? La casse du service public en milieu rural fait partie des sujets qu’aborde Marine Le Pen. On est donc face à un vrai vote contestataire, pour dire qu’on est oublié, que l’on a vu son village perdre au fil des années son bureau de poste, des classes de son école et d’autres services de proximité, alors qu’il y a dans certaines de ces communes un regain de population, avec des bobos à la recherche de bien-être, mais aussi des personnes à la recherche de solutions de logement moins onéreuses, même s’il faut prendre la voiture pour travailler en ville.

— Quelles ont été les réactions des personnes avec lesquelles vous vous êtes entretenues lorsque vous leur avez fait part de votre projet de monter une pièce sur le milieu rural ?

— Le plus souvent, ces personnes étaient très étonnées qu’une compagnie veuille monter une pièce sur le monde rural. Si l’étonnement a été la première réaction, elles étaient ensuite ravies d’être le sujet de la pièce. Elles voulaient être tenues au courant de sa création, la voir, alors que la plupart, comme le grand public en général, gardait du théâtre une image vieillissante dont ne fait pas partie le théâtre contemporain. Leur intérêt pour notre projet a été le motif d’une grande satisfaction pour Millie et moi, et aussi par les associations qui nous ont aidées à réaliser ce travail de terrain. »


ÉCHOS RURAUX

théâtre du train bleu avignonÀ voir durant le FESTIVAL D’AVIGNON OFF 2019 au THÉÂTRE DU TRAIN BLEU à 10h00, du 6 au 24 juillet, jours pairs. Réservation au 04 90 82 39 06.

ÉCHOS RURAUX / Compagnie Les Entichés / De et mis en scène par Millie Duyé et Mélanie Charvy / Avec Aurore Bourgois Demachy, Charles Dunnet, Virginie Ruth Joseph, Clémentine Lamothe, Aurélien Pawloff, Romain Picquart, Loris Reynaert / Costumes Carole Nobiron / Scénographie Marion Dossikian / Dramaturgie Thomas Bouyou et Karine Salher / Création lumière Orazio Trotta / Création sonore Timothée Langlois.