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HAMLET, au 11 Gilgamesh Belleville : entretien avec Jérémie Le Louët

Une programmation aux Fêtes Nocturnes de Grignan avait privé Avignon du DON QUICHOTTE de la Compagnie des Dramaticules. Laquelle y effectue son retour, qui s’annonce couru, dans le cadre du off 2019, au 11 Gilgamesh Belleville. Jérémie Le Louët répond aux questions de PLUSDEOFF à propos de sa mise en scène de HAMLET. (propos recueillis par Walter Géhin)

« Jérémie, vous faites partie des metteurs en scène dont le travail est fortement identifiable. Quelques instants de l’un de vos spectacles permettent d’affirmer sans se tromper qu’il s’agit d’une mise en scène de Jérémie Le Louët. Est-ce un motif de satisfaction ou cela vous gêne-t-il ?

— Ni l’un ni l’autre. Cela ne me semble pas être quelque chose d’extraordinaire que le travail d’un artiste soit identifiable, quelque soit la discipline dans laquelle il exerce. C’est ce que l’on appelle un style, ou un regard, ou une pensée. Pour citer quelques artistes dont j’aime l’œuvre, un film de Fellini ou de David Lynch est facilement reconnaissable, une pièce de Shakespeare ou un conte de Jorge Luis Borges sont facilement reconnaissables. Un artiste a ses obsessions, des choix qu’il souhaite affirmer. La question de la marge de manœuvre dont je dispose est une question qui m’accompagne toujours lorsque je monte une pièce. J’essaie de me réinventer à chaque nouvelle création. Et c’est toujours difficile d’être original tandis que tous les sentiers semblent avoir été battus. C’est là tout l’enjeu, particulièrement quand on choisit de mettre en scène Hamlet.

— En parlant de sentiers battus, Hamlet est une pièce sur laquelle tout semble avoir été dit et montré. Sous quel angle l’avez-vous abordée ?

— Le caractère « musée » de cette pièce, qui est considérée comme la pièce des pièces, est suffocant. On a glosé à son sujet en Philosophie, en Psychologie, sous l’angle politique aussi. Alors que fait-on ? Hamlet, comme Ubu roi et Don Quichotte, est une pièce dans laquelle j’ai cherché à interroger notre héritage. Cela pose une question plus large : quand on arrive en bout de chaîne, quand on vit à une époque comme la nôtre imprégnée d’une nostalgie pour un temps jamais vécu où tout était encore possible, comment faire pour rester vivant ? Pour paraphraser Jules Laforgue, j’ai voulu créer un « Hamlet de moins », une synthèse de ce que me semble être la pièce. Pas simplement une synthèse dans sa narration ou son style d’écriture, mais aussi une synthèse qui considère la place que la pièce occupe dans l’Histoire du théâtre, et plus encore la place qu’elle occupe dans l’histoire de chacun. Même celui qui n’a jamais lu ou vu la pièce connaît quelque chose de Hamlet. En devenant un mythe, le personnage de Hamlet est entré dans nos vies. Dans notre Hamlet, il y a une ambition absolument aberrante et désespérée d’atteindre une forme d’exhaustivité. C’est donc un Hamlet baroque, qui mute en permanence, une fuite qui rejoint la fuite en avant du personnage de Hamlet.

— Estimez-vous qu’il faut avoir atteint une certaine forme de maturité pour monter Hamlet ?

— Mon envie de monter Hamlet s’est manifestée après avoir monté Don Quichotte. Pour autant, je ne prétendrais pas avoir atteint la maturité. D’ailleurs, je ne sais pas s’il y a un âge où l’on atteint la maturité. Si j’avais monté Hamlet à vingt ans, je n’aurais certainement pas fait le même travail. Pour autant, aurait-il été moins légitime ?

— Nous avons parlé, lors d’un précédent entretien, des cycles dans lesquels s’inscrivent vos créations. Il y a eu un premier cycle de 5 pièces, commencé avec Macbett et fermé avec Richard III, puis un cycle ouvert avec Affreux, bêtes et pédants, un cycle qui s’intéresse à la désacralisation et la destruction comme préalables à la reconstruction. De quelle manière s’insère Hamlet dans ce cycle ?

— À la fin de Affreux, bêtes et pédants, les personnages s’exclamaient, d’une manière un peu mièvre, un peu naïve : « Théâtre, je t’aime, je t’aime ! » C’était ridicule, mais c’était aussi le fond de notre pensée. Malgré le sarcasme qui traversait la pièce et qui témoignait du cynisme ambiant de notre époque, il y avait une vraie passion. Selon moi, il n’y a pas de sacrilège s’il n’y a pas, au préalable, les conditions d’un amour sacré. Le théâtre est pour nous un endroit sacré où l’on peut s’exprimer, communier, ce qui est rare dans notre société. Ubu roi poursuivait dans ce cheminement de pensée, avec l’esprit de Jarry qui, à la fin du 19ème siècle, considère que pour construire un Art du futur, il faut d’abord détruire celui du passé. Dans Don Quichotte, en même temps qu’une ode à la ferveur et à la combativité, et malgré quelques moments de grâce, il y avait de la mélancolie, l’impression que tout est vain, épuisant, peu gratifiant. Don Quichotte se situe à la fin d’un monde. Tandis que Don Quichotte veut faire le lien avec le passé, Hamlet est un jeune homme qui veut rompre avec l’ancien monde, sans éprouver de nostalgie pour celui-ci. Le fantôme de son père et les figures du vieux monde sont des barrières à abattre. Hamlet est en plein tourment, mais il est tourné vers le futur. »


HAMLET

11 gilgamesh belleville avignonÀ voir durant le FESTIVAL D’AVIGNON OFF 2019 au 11 GILGAMESH BELLEVILLE (11 boulevard Raspail) à 22h10, du 5 au 26 juillet, relâche les 10, 17 et 24. Réservation au 04 90 89 82 63.

HAMLET / Shakespeare / Compagnie des Dramaticules / Adaptation et mise en scène Jérémie Le Louët / Collaboration artistique Noémie Guedj / Avec Pierre-Antoine Billon, Julien Buchy, Anthony Courret, Jonathan Frajenberg, Jérémie Le Louët et Dominique Massat / Scénographie Blandine Vieillot / Construction Guéwen Maigner / Costumes Barbara Gassier / Vidéo Thomas Chrétien et Jérémie Le Louët / Lumière Thomas Chrétien / Son Thomas Sanlaville / Régie Thomas Chrétien en alternance avec Maxime Trévisiol, et Thomas Sanlaville.


Crédit photo : Compagnie des Dramaticules.