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CROCODILES, au 11 Gilgamesh Belleville : entretien avec Cendre Chassanne

Enaiatollah Akbari, dix ans, est jeté sur la route de l’exil par la menace que font planer sur sa famille les taliban. Cendre Chassanne répond aux questions de PLUSDEOFF à propos de CROCODILES, pièce adaptée du récit par Fabio Geda de l’histoire vraie de ce garçon, mise en scène avec Carole Guittat et au programme du 11 Gilgamesh Belleville lors du Festival d’Avignon off 2019. (propos recueillis par Walter Géhin)

« Cendre, l’auteur de Dans la mer il y a des crocodiles dont la pièce Crocodiles est une adaptation, Fabio Geda, dit avoir écrit ce récit en pensant tout d’abord à un public d’adolescents, dont il souhaitait éveiller l’empathie. Avez-vous créé Crocodiles en pensant également à un public d’adolescents et à l’éveil de leur empathie ?

— Lorsque j’ai lu ce récit, en 2011, j’ai eu un choc. Je me suis dit qu’il fallait que les enfants, les adolescents, les étudiants, les adultes jeunes ou vieux partagent avec nous ce récit. La pièce s’adresse donc à tous les publics, à partir de 8 ans. Ce sont les enfants de maintenant qui vont se coltiner un avenir dont on perçoit déjà la complexité. Malheureusement, les médias les embrouillent trop souvent avec des interprétations. L’histoire de Enaiat éclaire les choses. Enaiat est une personne extrêmement sympathique. Il est loyal et direct. Ce sont, je crois, les deux adjectifs qui le qualifient le mieux. Il est d’une extraordinaire honnêteté. Il va à la rencontre de l’autre, la plupart du temps vers les bonnes personnes. L’empathie se manifeste donc rapidement. Le spectateur s’identifie facilement à lui et éprouve rapidement de l’empathie. Il se met ainsi à la place de l’autre, celui qui est contraint à l’exil, ce que l’on a parfois tendance à oublier.

— Est-ce que l’une des difficultés de cette adaptation et de cette mise en scène était d’éviter le ton d’une succession d’aventures, tout en préservant la pièce du pathos ?

— C’est le récit d’une route, d’une longue route, que Enaiat commence à l’âge de 10 ans et termine à 15. Il peut y avoir quelque chose de linéaire dans le fait de retracer cette route. Mais il y a tellement d’événements, de rebondissements tragiques, que ce récit reste haletant. Il est impossible d’occulter sa dimension de récit d’aventures, au sens de l’épopée, comme celles contées par Homère. Le départ, l’exil, la migration, la transhumance ont construit de tout temps l’Histoire, ont concerné tous les peuples et nous concerneront peut-être, à cause du dérèglement climatique ou d’autre chose. Quant au pathos, la personnalité de Enaiat, sa verticalité, fait qu’il est factuel. Il n’est pas du tout dans le sentimentalisme, le misérabilisme, le pathos tel que nous autres Occidentaux pouvons le manifester, en versant une petite larme parce qu’un enfant s’est échoué sur une plage, pour l’oublier au bout d’une semaine. Carole et moi avons souhaité adopter le regard de Enaiat.

— Ce récit connaît un happy end. Avez-vous eu des nouvelles récentes de Enaiat ?

— Méfions-nous du terme happy end en parlant de l’histoire de Enaiat. Cela allègerait le contexte. L’expression française de « fin heureuse » me paraît plus adaptée. L’histoire de Enaiat se résout à une échelle humaine. Cet enfant est accueilli par une famille, et par extension un peuple, une Italie qui accueillait encore dignement, du moins en partie, à ce moment-là. Au bout de huit ans, il a pu enfin parler à sa mère au téléphone. Aujourd’hui, Enaiat a 29 ans. C’est un garçon qui est bien dans sa peau, qui a la double nationalité. Il est diplômé en Sciences Politiques et travaille à Turin.

— Que cela soit dans Bovary, les films sont plus harmonieux que la vie ou dans votre dernière création, Nos films, vous dialoguez de manière très marquée avec le cinéma. Quel rôle joue le dispositif vidéo présent dans Crocodiles ?

— Nous avions envie de créer des images pour apporter des respirations à ce récit tendu. Ce sont cinq années pendant lesquelles ce gosse ne touche pas terre. Ces images répondent à un besoin de s’échapper, comme Enaiat s’est échappé par moment, pour respirer, par des réflexions très profondes. Les images que nous avons créées sont comme des visions mentales. À cette fin, nous avons fait appel à un photographe-reporter, Mat Jacob, plutôt qu’à un cinéaste. Il s’agit d’un reportage suggestif, et non illustratif, fait d’images très en mouvement, avec beaucoup d’enfants, prises à travers le monde. Elles montrent l’universalité et l’intemporalité des mouvements de population. »


CROCODILES

11 gilgamesh belleville avignonÀ voir durant le FESTIVAL D’AVIGNON OFF 2019 au 11 GILGAMESH BELLEVILLE (11 boulevard Raspail) à 13h25, du 5 au 26 juillet, relâche les 10, 17 et 24. Réservation au 04 90 89 82 63.

CROCODILES / D’après Dans la mer il y a des crocodiles de Fabio Geda / Adaptation et mise en scène Cendre Chassanne et Carole Guittat / Avec Rémi Fortin / Images Mat Jacob, Tendance floue / Montage José Chidlovsky / Création sonore Edouard Alanio / Création lumière Sébastien Choriol / Régie lumière, son et vidéo Edouard Alanio en alternance avec Sébastien Choriol / Régie générale Sébastien Choriol / Construction du dispositif scénique Sébastien Choriol, Edouard Alanio, Jean-Baptiste Gillet.


Crédit photo : Laurence Guillot.

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