⌊INTERVIEW⌋ David Nathanson : « Les compagnies ne peuvent plus se satisfaire du modèle économique actuel du Festival. »

Sujet complexe que celui de la relation qu’entretiennent les compagnies du spectacle vivant avec le Festival off d’Avignon, qui leur est aussi essentiel afin d’amorcer ou étoffer leurs tournées que financièrement risqué. À quelques encablures de l’édition 2018 du Festival, David Nathanson, président des Sentinelles, toute récente fédération de compagnies professionnelles, répond aux questions de PLUSDEOFF quant à sa vision des rapports de force qui régissent le off et au rôle qu’à l’avenir comptent y jouer, de manière concrète, Les Sentinelles.

PLUSDEOFF⌋ Comment fonctionnent Les Sentinelles?

David Nathanson⌋ Les Sentinelles sont une association, il y a donc un conseil d’administration et des adhérents. L’association a été créée en janvier. Nous avons atteint une soixantaine d’adhérents il y a peu. Quand je dis « adhérents », les adhérents sont des compagnies, ce ne sont pas des personnes. Donc 60 ou 70 compagnies, cela représente déjà pas mal de monde. Pour le moment, les décisions sont prises au sein du conseil d’administration. Par la suite, elles seront mises au vote lors des assemblées générales annuelles.

PLUSDEOFF⌋ Quelles sont les lignes directrices des Sentinelles ?

David Nathanson⌋ Nous avons deux lignes directrices principales. La naissance des Sentinelles, dans les esprits, s’est faite l’année dernière à Avignon, lorsque plusieurs compagnies, qui sont initiatrices de l’association et présentes depuis de nombreuses années au Festival, sont arrivées au constat qu’elles ne pouvaient plus continuer à travailler dans les conditions actuelles, que ce soit d’un point de vue économique, artistique ou technique. Nous ne sommes pas contre le fait que des propriétaires de salle gagnent de l’argent grâce au Festival, mais aujourd’hui les risques sont pris, en très grande partie, par les compagnies. Sans les compagnies, il n’y a pas de Festival, et pourtant elles sont traitées comme le dernier maillon de la chaîne. Nous souhaitons rééquilibrer les risques.
La seconde ligne directrice inscrit les Sentinelles dans une action tout au long de l’année, sur d’autres festivals et d’autres lieux que Avignon. Les Sentinelles veulent être un moyen d’entraide entre compagnies, par le biais du site des Sentinelles où une compagnie peut demander de l’aide, un service, un renseignement. C’est quelque chose qui existe parfois au niveau local, au niveau régional, mais qui manque au niveau national.

PLUSDEOFF⌋ Pour que les Sentinelles soient représentatifs durant le Festival, quel nombre d’adhérents visez-vous ?

David Nathanson⌋ Je ne raisonne pas en termes de nombre d’adhérents. Les constats dressés par Les Sentinelles peuvent être repris par quasiment toutes les compagnies en France et à ce titre la fédération est d’ores-et-déjà représentative. Notre but pendant l’édition 2018 du Festival off d’Avignon est d’ouvrir des chantiers de discussion, avec les théâtres, avec les programmateurs, mais aussi de nous faire connaître des compagnies. C’est l’avenir qui nous dira si, dans les faits, nous sommes capables d’obtenir des avancées. Bien sûr, plus nous serons nombreux, plus nous aurons de poids face aux institutionnels et aux directeurs de salle.

PLUSDEOFF⌋ Il y a plus de 10 ans, on parlait déjà des tarifs excessifs de certaines salles et de créneaux horaires trop resserrés. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps si la situation n’est pas nouvelle et si peu viable ? Est-ce qu’il y a eu un élément déclencheur récent qui explique votre initiative ?

David Nathanson⌋ Il n’y a pas eu d’élément déclencheur à proprement parler. Lors de l’édition 2016 du Festival, le metteur en scène Jean-Christophe Dollé, aujourd’hui adhérent aux Sentinelles, a lancé l’idée d’une réunion entre compagnies. À cette époque, je ne connaissais pas Jean-Christophe Dollé, j’ai saisi la balle au bond et tous les deux nous avons commencé à travailler à la création d’un site web qui répertorierait, de manière factuelle, les conditions pratiquées par les différentes salles d’Avignon. Nos plannings respectifs ne nous ont pas permis de continuer mais l’idée a poursuivi son chemin jusqu’au dernier Festival.
Ce constat, je suis d’accord avec vous, nous aurions pu l’établir il y a déjà longtemps. Pour ma part, j’avais besoin de me sentir légitime à faire bouger les lignes. Ma compagnie en était à son 5ème Festival consécutif l’année dernière et je commençais à me sentir légitime. Plutôt qu’un élément déclencheur, je parlerais plutôt d’un ras-le-bol généralisé, d’une accumulation de choses que nous avons acceptées durant trop d’années.
Par ailleurs, il y a eu un changement de direction à la tête de Avignon Festival & Compagnies (AF&C, association de théâtres, producteurs et compagnies qui publie notamment le programme du off, ndlr) qui a eu un effet positif sur certains points. Mais lorsqu’il y a du changement, cela amène souvent à ce que l’on souhaite davantage de changements.

PLUSDEOFF⌋ N’y a-t-il pas une part de responsabilité des compagnies qui continuent d’année en année à payer au prix fort leur présence au Festival, dans certaines salles que vous qualifiez de non vertueuses ?

David Nathanson⌋ Il ne faut pas inverser le problème. Certains théâtres pratiquent, durant le Festival, des conditions qui sont très exagérées. Ce sont eux qui sont responsables du problème, et non les compagnies. Bien sûr, on pourrait dire aux compagnies de ne pas y aller. Ce n’est pas la démarche des Sentinelles. En partageant l’information à propos des conditions pratiquées par les salles, les compagnies peuvent désormais savoir où elles vont et comparer avec d’autres salles. C’est aussi une manière de faire apparaître le comportement vertueux des uns et des autres. Les compagnies ne peuvent plus se satisfaire du modèle économique actuel du Festival qui, certes, a pu fonctionner par le passé, lorsqu’elles en repartaient avec 50 ou 60 dates. Aujourd’hui, pour la très grande majorité des compagnies, repartir du Festival avec une dizaine de dates est déjà bien. Les compagnies ne peuvent pas payer plus cher qu’il y a 20 ans en repartant du off avec 5 fois moins de dates.
Évidemment, le seul partage de l’information quant aux conditions des théâtres ne suffira pas à faire baisser les tarifs pratiqués. Nous le considérons comme un moyen d’ouvrir le dialogue avec les théâtres. Il y a déjà des théâtres qui sont prêts à la discussion, d’autres qui sont là uniquement pour gagner de l’argent et avec lesquels aucune discussion ne semble possible. Nous n’avons pas la prétention de faire changer les choses en quelques mois et il est trop tôt pour savoir si les choses peuvent bouger.

PLUSDEOFF⌋ Considérez-vous, outre que AF&C n’a pas le pouvoir de réguler les tarifs des salles, que ce n’est pas le rôle de cette association ?

David Nathanson⌋ C’est le discours de AF&C et de son président, Pierre Beffeyte. Les Sentinelles ne sont pas d’accord avec cela. Effectivement, AF&C ne dirige pas davantage le Festival off d’’Avignon que les Sentinelles. Personne ne dirige le off. AF&C est une association qui édite le catalogue des spectacles. Elle n’a pas accès aux contrats qui lient les compagnies aux théâtres. Puisque AF&C édite un catalogue, aux Sentinelles nous estimons qu’il existe sans doute des critères à mettre en place pour qu’un théâtre puisse être mis à ce catalogue. Imaginons par exemple un critère sur le nombre de créneaux par journée dans une salle, un seuil à ne pas dépasser afin de garantir de bonnes conditions aux compagnies. Nous voulons bien croire que c’est compliqué pour AF&C d’imposer des critères aux théâtres. Mais lorsque Pierre Beffeyte se réjouit, lors de la conférence de presse du off 2018, qu’il y ait 1538 spectacles cette année, nous ne pouvons être d’accord. Nous sommes en train de rédiger une charte que nous voulons acceptable par le plus grand nombre, compagnies, producteurs et théâtres. Le jour où cette charte existera, nous espérons que AF&C la prendra à son compte.

PLUSDEOFF⌋ Revenons au caractère excessif des tarifs de certaines salles. Comment évaluer qu’un tarif est correct ? Ne risquez-vous pas de comparer des choux et des carottes en partant de critères objectifs et quantifiables, tandis que d’autres critères sont aussi à prendre en compte, moins quantifiables, comme les conditions d’accueil ?

David Nathanson⌋ C’est pour cela que la charte sur laquelle nous planchons nécessite du temps. Vous évoquez les conditions d’accueil : il y a un certain nombre d’éléments objectifs qui en donnent une idée précise. Le nombre de créneaux horaires en est un. Un nombre élevé de créneaux dans une journée indique que les spectacles doivent être courts, que le temps de montage et démontage est court, qu’il ne laisse pas le temps aux artistes de se concentrer, de communiquer avec le public. Les conditions techniques sont également très importantes. Est-il normal que dans certains théâtres d’Avignon, une compagnie soit contrainte d’amener ses propres projecteurs ? Est-il normal de payer un théâtre comme s’il était en ordre de marche, alors qu’il n’est pas en ordre de marche ? Mais je suis d’accord avec vous, l’évaluation d’un tarif doit prendre en compte beaucoup de critères, parmi lesquels on peut trouver la mise à disposition d’un attaché de presse, d’un chargé de diffusion…

PLUSDEOFF⌋ Une question provocante : les compagnies de moindre qualité, ne pouvant accéder aux théâtres dont les directeurs ou les comités de sélection réalisent une programmation artistique exigeante, mais voulant assurer leur présence au Festival, ne seraient-elles pas celles dont profitent les salles peu vertueuses ?

David Nathanson⌋ Aux Sentinelles, nous n’avons pas vocation à juger de la qualité de telle ou telle compagnie. Vous avez sûrement en tête une liste de salles qui accueillent des spectacles de qualité, on les connaît, c’est un peu le « in du off », mais ce n’est pas pour autant que ces salles ne sont pas trop chères.

PLUSDEOFF⌋ Ces salles ne peuvent-elles pas, à juste titre, arguer qu’elles attirent beaucoup de programmateurs ? N’est-ce pas quelque chose qui se paie, avec à la clé davantage de dates programmées ?

David Nathanson⌋ Prenons l’exemple de La Manufacture, qui est très cotée, où il y a effectivement beaucoup de programmateurs, mais qui coûte très cher. Certaines compagnies réalisent de grosses tournées par la suite, mais d’autres non. Un certain nombre de compagnies préférerait jouer à la Manufacture, au Théâtre des Halles, dans les salles qui ont une excellente réputation. Toutefois, en aucun cas ces salles ne sont une garantie de tournée conséquente.

PLUSDEOFF⌋ Est-ce que les Sentinelles s’intéressent au sujet de la baisse de fréquentation du off en troisième semaine ?

David Nathanson⌋ C’est un énorme problème. Ce sont les adhérents AF&C qui choisissent les dates. Lors de la dernière assemblée générale, en schématisant, d’un côté il y avait les compagnies qui voulaient un off du 8 au 26, de l’autre les théâtres qui voulaient un off du 6 au 29. La plupart des salles souhaitent un off long, souvent afin de maintenir des tarifs élevés, tandis que les compagnies souhaiteraient raccourcir le off parce que la dernière semaine est de plus en plus difficile. Le in est terminé, la presse nationale en dresse un bilan ce qui laisse à penser qu’il n’y a plus de spectacles à Avignon. En exagérant un peu, les compagnies du off tractent dans des rues où il y a trois touristes qui ne parlent pas Français. Ma position au sein des Sentinelles, c’est un alignement des dates du off sur celles du in.

PLUSDEOFF⌋ Que pensez-vous de l’argument de Pierre Beffeyte (La Provence, 28/03/18) selon qui le problème de fond est la baisse des dotations de l’Etat, laquelle entraîne une baisse du nombre de représentations des compagnies dans leur région ? Réfutez-vous cet élément, qui situe le problème bien en amont du Festival ?

David Nathanson⌋ Comme je le disais tout à l’heure, avoir une tournée de 10 dates, c’est déjà bien dans le contexte actuel où il y a beaucoup moins d’argent pour la Culture. C’est donc un argument tout à fait valable. Raison de plus pour que le off ne fonctionne plus sur le même modèle économique ! Les salles ne peuvent plus continuer à ponctionner les compagnies comme avant alors que l’on sait très bien qu’elles ne vont plus y vendre 50 dates !

PLUSDEOFF⌋ Le off, qui à ses origines était un festival de théâtre, est devenu un festival pluri-disciplinaire du spectacle vivant où des théâtres bien exposés octroient de très bons créneaux horaires à des spectacles musicaux, ce qui peut apparaître comme une solution de facilité par rapport à la programmation d’une proposition théâtrale ambitieuse. Les Sentinelles considèrent-elles cela comme un problème ?

David Nathanson⌋ Les Sentinelles ne sont pas une fédération de compagnies de théâtre, mais une fédération de compagnies du spectacle vivant. Le caractère pluri-disciplinaire du off n’est pas un problème selon nous. De plus, nous sommes très loin d’un festival où les spectacles musicaux auraient supplanté les pièces de théâtre.

PLUSDEOFF⌋ D’un point de vue plus personnel, comment articulez-vous votre action au sein des Sentinelles avec votre métier, qui va notamment vous amener comme les dernières années à jouer lors du prochain off ?

David Nathanson⌋ Je m’astreins à bien séparer les deux. Quand je réponds en tant que président des Sentinelles, je ne réponds pas en tant que directeur de ma compagnie qui serait là pour faire la promotion de son spectacle. Par ailleurs, je ne suis pas seul à animer les Sentinelles, nous sommes 9 au conseil d’administration. Mais il est vrai que l’action au sein des Sentinelles ne doit pas prendre le pas sur la création artistique.

(propos recueillis par Walter Géhin)


en savoir plus
⌊le site des Sentinelles⌋ https://lessentinelles-federation.com
⌊durant le Festival off d’Avignon 2018⌋ table ronde, « Théâtres et compagnies : quelles relations inventer pour un Festival plus responsable et plus solidaire ? », au Théâtre du Train Bleu (40, rue Paul Saïn), le 23 juillet à 14h00, avec notamment David Nathanson et Aurélien Rondeau (codirecteur du Théâtre du Train Bleu).

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