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Mélanie Charvy : « Il faut une véritable remise en question de la façon dont on accueille les réfugiés. »

Remarquée, il y a quelques éditions du off, pour sa mise en scène de J’appelle mes frères, elle est l’auteur et la metteur en scène de Provisoire(s), une pièce on ne peut plus actuelle qui sera présentée, dans le cadre du Festival d’Avignon off 2017, au Théâtre du Cabestan. Entretien avec Mélanie Charvy.

PLUSDEOFF (WALTER GÉHIN)
Quelle est la genèse de Provisoire(s) et de son écriture de plateau ?

MÉLANIE CHARVY
J’ai rencontré un intervenant de France Terre d’Asile, association qui a signé une convention avec l’Etat pour accueillir de futurs demandeurs d’asile, qui m’a parlé de son métier et des réfugiés. Il y avait alors l’énorme camp de Calais. Il m’a fait visiter la plateforme de pré-accueil de Créteil. J’ai eu un entretien avec la directrice de cette plateforme. Puis les comédiens et l’assistante à la mise en scène y sont partis en stage, pendant deux jours, pour accompagner dans leurs tâches les acteurs sociaux, distribuer le courrier, recevoir les demandeurs d’asile… Ils ont observé comment cela se passait. Ensuite nous avons rencontré des personnes intervenant à d’autres moments de la procédure de demande d’asile, par exemple des membres de Réseau Education Sans Frontière qui enseignent la langue française. j’ai également beaucoup travaillé avec une avocate spécialiste du droit des étrangers qui effectue des accompagnements dans des instances juridiques qui interviennent lors de la demande d’asile. Avec toute cette matière, j’ai demandé aux comédiens de dégager des axes principaux sous la forme d’improvisations, que j’enregistrais, puis nous les avons retravaillées en allant plus loin dans le détail. Je me suis alors enfermée une semaine et j’ai écrit sept personnages principaux, deux réfugiés et cinq personnages qui représentent ceux qui reçoivent ou accompagnent les demandeurs d’asile, ainsi que d’autres personnages ayant un rôle moindre dans le texte. J’ai présenté les personnages à l’équipe et j’ai décrit ce qui se passait dans chaque scène, qu’ils ont improvisées et que je filmais. Puis je me suis à nouveau enfermée, pendant un mois, j’ai écrit une première version que j’ai envoyée à mon assistante à la mise en scène qui a réécrit par-dessus, les comédiens l’ont reprise en plateau, nous l’avons réécrite ensemble. Voilà pour la première version jouée lors du précédent Festival d’Avignon. À partir des retours du public, nous sommes repartis en création et nous avons écrit une deuxième version, qui est celle présentée cette année au Théâtre du Cabestan à Avignon.

PLUSDEOFF
Comment avez-vous procédé pour conserver de la distance par rapport au sujet ?

MÉLANIE CHARVY
La problématique du spectacle ne porte pas sur le parcours des réfugiés ou des demandeurs d’asile. Certes on suit deux personnes qui viennent du Maroc, qui d’ailleurs n’est pas un pays disons « standard » des demandeurs d’asile. Mais le focus n’est pas sur ces demandeurs d’asile, il est porté sur les personnes qui les accueillent. Le fait de changer de point de vue nous a permis d’avoir du recul, puisque nous n’étions pas dans l’affect et dans le misérabilisme. En revanche, il était important que les comédiens tenant les rôles des deux réfugiés sachent ce que c’est de ne pas être originaire du pays où l’on vit. Ils ont posé de nombreuses questions à leur famille. Pour prendre de la distance, nous théâtralisions très rapidement après les rencontres évoquées tout à l’heure et la lecture ou le visionnage de documents sur le sujet.

PLUSDEOFF
Vous parliez des commentaires du public à propos de la première version de la pièce. Quels éléments ont influencé la réécriture ?

MÉLANIE CHARVY
Provisoire(s) est une pièce qui appelle au dialogue. Toutefois le Festival ne permet pas de mettre en place des bords de plateau comme nous le faisons souvent à Paris. Nous demandions donc si des personnes souhaitaient nous attendre après la représentation pour poser des questions. Des amis comédiens et metteurs en scène m’ont également fait part de leurs remarques. Ce sont les mêmes choses qui revenaient, des éclaircissements à effectuer sur des points bien précis. La réécriture n’est donc pas totale. Le but était de présenter une version qui soit plus aboutie.

PLUSDEOFF
Des migrants ont-ils eu l’opportunité d’assister à une représentation de Provisoire(s) ?

MÉLANIE CHARVY
Oui, par le biais de l’association BAAM. Ils ont beaucoup ri, notamment lors des passages que nous avons laissés en Arabe parce qu’ils peuvent être compris dans le contexte. Ils ont trouvé très bien que nous ayons abordé avec de l’humour certains passages montrant la galère dans laquelle on peut être lorsque l’on demande le statut de réfugié, les heures d’attente, les gens qui se crient les uns sur les autres, et dont naissent parfois des situations cocasses.

PLUSDEOFF
D’où vous vient cette volonté de présenter des sujets difficiles comme ceux de J’appelle mes frères et Provisoire(s) ?

MÉLANIE CHARVY
Je viens d’une famille très ouverte sur le multiculturalisme. Mais c’est au fur et à mesure de mon évolution personnelle, notamment en travaillant dans des associations de quartier, que j’ai pris conscience d’une réalité sociale qui m’a souvent indignée.

PLUSDEOFF
Sans parler de solution miracle, quelles améliorations dans l’accueil des réfugiés votre expérience du terrain et vos rencontres vous amènent-elles à souhaiter ?

MÉLANIE CHARVY
La solidarité existe, à titre individuel ou par le biais d’associations. Mais elle ne peut suffire. Tout est une question de volonté politique, au niveau français et européen. Ce ne sont pas les petites sommes versées à des associations comme France Terre d’Asile pour accueillir des milliers de réfugiés qui permettent d’affronter cette problématique de manière digne. Il faut une véritable remise en question de la façon dont on accueille les réfugiés, car cela ne va pas s’arrêter du jour au lendemain, au contraire, des pays continuent à être en guerre, sans parler des problèmes qui découlent du réchauffement climatique.

PLUSDEOFF
L’engagement politique va-t-il continuer à être votre marque de fabrique ?

MÉLANIE CHARVY
Bien sûr. Les créations des trois metteurs en scène de la Compagnie les Entichés qui sont en cours s’inscrivent dans cet engagement. Il ne s’agit pas d’un théâtre militant, affilié à un mouvement, qui donnerait des leçons de morale, mais d’un théâtre engagé qui questionne les problématiques actuelles de la société. Par exemple, Le renard envieux qui me ronge le ventre (de et mis en scène par Millie Duyé, ndlr) s’intéresse au conditionnement par rapport aux genres féminin/masculin.

PLUSDEOFF
Quelle phrase vous guide ?

MÉLANIE CHARVY
Je vais citer Brecht : « Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu. »


PROVISOIRE(S) / Texte et mise en scène Mélanie Charvy / avec Mohamed Belhadjine, Yasmine Boujjat, Aurore Bourgois Demachy, Tristan Bruemmer, Virginie Ruth Joseph, Clémentine Lamothe, Aurélien Pawloff / Assistante à la mise en scène Millie Duyé / Créateur lumières : Tanguy Gauchet.

Festival d’Avignon off 2017 / Théâtre du Cabestan / 15h15 / du 6 au 30 juillet, relâche les 10 et 24.

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