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Daniel Mesguich : « Un artiste qui ne pense pas sa pratique n’est pas un bon artiste. »

Il met en scène, avec les chorégraphes Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault, Lorenzaccio* aux Fêtes nocturnes de Grignan. Il met en scène et joue dans Au bout du monde** (d’après La langue, d’Olivier Rolin) au Théâtre du Chêne Noir lors du Festival d’Avignon off. Son dernier essai, Estuaires***, vient d’être publié chez Gallimard. Entretien avec Daniel Mesguich.

(crédit photo : Nathalie Mazéas)

PLUSDEOFF (WALTER GÉHIN)
Pourrait-on voir une passerelle entre Grignan et Avignon, d’un côté le dialogue de la langue littéraire avec la langue populaire,  parasitées par la langue des médias, dans Au bout du monde, d’autre part le dialogue entre votre langue de metteur en scène et celle de chorégraphes dans Lorenzaccio ?

DANIEL MESGUICH
Je ne dirais pas que mise en scène théâtrale et chorégraphie sont deux langues différentes. Il y a des codes de réception différents, mais il s’agit pour la mise en scène comme pour la chorégraphie de montrer des choses qui ont du sens. Ce sont les corps qui les montrent à Grignan, et les mots à Avignon. Lorenzaccio est un spectacle qui présente une exploration du corps. Au bout du monde est avant tout un dialogue, comme cela était d’ailleurs le cas dans L’Entretien de M. Descartes avec M. Pascal le jeune que j’ai joué avec mon fils William.

PLUSDEOFF
Quelle lecture donnez-vous du personnage de Lorenzaccio ? Penche-t-elle davantage vers le pur Lorenzo ou le débauché Lorenzaccio ?

DANIEL MESGUICH
C’est la troisième fois que je monte Lorenzaccio. La première fois il y avait toutes sortes de problématiques qui s’entrecroisaient : l’intellectuel devant l’action, la République devant la tyrannie, le désespoir d’agir sans que cela change le monde. Dans le Lorenzaccio que nous présentons à Grignan, c’est le scénario de base si j’ose dire : il y a un homme qui fait semblant d’être l’ami du Duc pour mieux le duper. La recherche était ailleurs que dans une lecture du personnage de Lorenzaccio. L’un des enjeux principaux était, en plus de faire danser des acteurs, de faire jouer des danseurs. Il s’agissait donc d’inventer des gestes autour des mots.

PLUSDEOFF
Comment avez-vous pris en compte le cadre que le château de Grignan et sa façade à la fois offrent et imposent ?

DANIEL MESGUICH
Ce fut davantage le travail de Gaël Perrin, graphiste vidéo avec lequel Marie-Claude Pietragalla a l’habitude de travailler. Il a effectué un travail remarquable. Les projections vidéo sont telles que c’est toujours le château mais jamais lui, parfois spectral, parfois en ruine, parfois magnifique.

PLUSDEOFF
Pourquoi avoir choisi de présenter une adaptation de La langue, d’Olivier Rolin, lors de ce Festival qui marque les 50 ans du Théâtre du Chêne Noir ? Avez-vous songé à présenter votre pièce fétiche, Hamlet ?

DANIEL MESGUICH
Vous savez à quel point il est difficile, voire impossible, de présenter Hamlet dans le cadre du off, compte-tenu notamment de sa distribution. Pour marquer les 50 ans du Théâtre du Chêne Noir, il importait avant tout d’être là. J’ai d’abord parlé à Gérard Gelas (directeur du Théâtre du Chêne Noir, ndlr) d’une pièce de Hélène Cixous. Il m’a dit oui. Je l’ai appelé de nouveau car la pièce ne pouvait être écrite à temps. Je lui parle alors de La langue d’Olivier Rolin. Il s’exclame alors : « Hé Daniel, tu fais ce que tu veux chez moi, tu es chez toi ici ! » Je cherchais une pièce dans laquelle je pourrais jouer avec Sterenn Guirriec, parce que nous avions envie de jouer ensemble. En outre, au off on ne peut travailler que de manière modeste et calibrée du fait des contraintes, de temps notamment, qui d’ailleurs m’amusent. Je cherchais donc une pièce modeste dans son infrastructure et qui exprime pourtant quelque chose d’important. La langue montre les enjeux d’aujourd’hui dans la culture, indirectement, métaphoriquement, à travers les trois langues, une langue populaire qui ne demande qu’à être la plus stylée et la plus poétique possible, une langue intellectuelle qui dans son ensemble peut ciseler le monde, et une langue pauvre qui ne s’intéresse ni à l’orthographe, ni à la syntaxe, une langue des médias qui gagne les deux autres. Je trouve intéressant de montrer ceci au théâtre, puisque le théâtre c’est de l’art, que l’art est dans la culture, que la culture c’est de la politique.

PLUSDEOFF
Comment expliquez-vous que cette langue envahisse les deux autres ?

DANIEL MESGUICH
Le langage des communicants, des économistes, des technocrates, où il n’y pas de poésie, où il n’y a que tractation et transaction, occupe une place grandissante. Lorsque l’on dit : « J’ai mal géré mon tournant », on n’a rien géré du tout, c’est le banquier qui gère. Malheureusement on adopte cette langue parce qu’elle est prégnante, parce qu’elle gagne du terrain à une vitesse folle par le biais des médias, à la télévision, sur internet. Le problème est que la langue n’est pas que la langue, elle est aussi la manière de penser. Voilà pourquoi je parle de politique, sinon cela serait anecdotique : du moment où la langue est pauvre et faible, on pense de manière pauvre et faible.

PLUSDEOFF
En septembre s’ouvre le Cours Mesguich. Faut-il voir dans la création de cette école une critique sous-jacente d’un système de formation des acteurs trop stéréotypé à votre goût ?

DANIEL MESGUICH
Il serait péremptoire d’ignorer qu’il existe déjà des cours intéressants, donnés par des professeurs passionnants. Mais si j’ouvre une nouvelle école, en effet ce n’est pas pour faire comme les autres. Mettre l’élève en situation de trouver du travail à la sortie de la formation est bien sûr l’un des rôles d’une école, mais il y a maintenant une recherche d’efficacité, de rapidité, qui prend le pas sur la pensée que l’artiste doit avoir de son art et de sa pratique. Cela rejoint ce dont nous parlions à propos de la langue et du danger de sa pauvreté. Je pense qu’un artiste qui ne pense pas sa pratique n’est pas un bon artiste. Autrement dit je ne vois pas où serait l’injure d’être qualifié d’intellectuel, de théoricien, voire de philosophe. Dans l’histoire de l’art, quelque soit la discipline, il n’y a jamais eu de grand artiste sans qu’il soit un théoricien de son art. Aujourd’hui, nous assistons à une descente aux enfers de l’art dramatique, où nous n’avons plus qu’une corporation qui cherche du travail, où il est mal vu de chercher à penser. J’ouvre une école pour une certaine minorité qui veut penser.

PLUSDEOFF
Hamlet, pièce dont vous avez présenté plusieurs mises en scène au cours de votre carrière, occupe-t-elle votre esprit constamment ou bien menez-vous votre réflexion par cycles ?

DANIEL MESGUICH
Il y a des jours, même des mois entiers, où je ne pense pas à cette pièce ! Mais j’y reviens toujours, de manière cyclique. Chaque fois que j’avance sur un autre sujet de théâtre, cela me ramène à Hamlet, comme une matrice absolue, un chaudron dans lequel bouillonnent toutes les autres possibilités. Dans ce chaudron, il y a les plus grands philosophes, les plus grands peintres, les plus grands musiciens. La lettre du texte de Hamlet m’ouvre des possibilités infinies, comme le fait probablement un texte sacré pour un croyant.

PLUSDEOFF
D’une mise en scène à une autre de Hamlet, s’agit-il de variation, ou de progression dans votre travail de recherche, ou encore, comme dans Le château de Kafka, d’une vérité qui continue à se dérober ?

DANIEL MESGUICH
Vous venez de le dire, c’est plutôt Le château de Kafka. Je n’en aurai jamais fini avec Hamlet. Il y aussi progression et variation. Progression parce que parfois je vais dans le même sens que dans la mise en scène précédente, en allant un peu plus loin, en étant plus précis, plus serré. Variation parce que parfois j’entre sur un autre territoire.

PLUSDEOFF
Quelle phrase vous guide ?

DANIEL MESGUICH
Aucune phrase précise. Je change selon les périodes de ma vie, selon mon travail, selon mes humeurs… Ce qui me guide, ce sont les écrivains dont je me sens proche. Nous parlions de Kafka, de Shakespeare, de Hélène Cixous, ils font partie de ces écrivains auxquels je reviens sans cesse. Ce qui me guide aussi, c’est une soif de percer des mystères, des choses que je ne comprends pas, que je sens liées à l’inconscient, à un certain langage. Ce langage, j’essaie de le travailler, et la manière la plus forte de le travailler, plus encore que des écrits philosophiques, c’est de faire du théâtre.


*LORENZACCIO / Texte Alfred de Musset / Mise en scène Marie-Claude Pietragalla, Daniel Mesguich, Julien Derouault / Avec Julien Derouault (Lorenzo de Médicis), Marie-Claude Pietragalla (Marquise Cibo), Abdel Rahym Madi (Duc Alexandre de Médicis), François Pain-Douzenel (Philippe Strozzi), Anouk Viale (Marie Soderini), Simon Dusigne (Cardinal Cibo), Fanny Gombert (Catherine Ginori), Caroline Jaubert (Louise Strozzi, Tebaldeo), David Cami de Baix (Pierre Strozzi), Benjamin Bac (Giomo, Scoronconcolo), Olivier Mathieu (Salviati) / Conception visuelle et scénographie 3D Gaël Perrin / Création costumes Sylvaine Colin / Création musicale Yannaël Quenel / Création lumière Samuel Boulier.

Fêtes nocturnes de Grignan 2017 / 21h00 / du 21 juin au 19 août.


**AU BOUT DU MONDE / adaptation, par Daniel Mesguich, de La langue de Olivier Rolin (Editions Verdier) / Mise en scène Daniel Mesguich / Avec Daniel Mesguich, Sterenn Guirriec, Alexis Consolato / Costumes Dominique Louis / Lumières et sons Daniel Mesguich assisté de Gaylord Janvier / Décors Camille Ansquier / Régie Florent Ferrier.

Festival d’Avignon off 2017 / Théâtre du Chêne Noir / 12h15 / du 7 au 30 juillet, relâche les 10, 17 et 24.


***ESTUAIRES / Essai de Daniel Mesguich / Annotation et postface de Stella Spriet / Hors série Littérature, Gallimard / Parution : 25-05-2017 / 608 pages.

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