Laurent-Natrella_comedie-francaise-c-ledroit-perrin-interview-plusdeoff

Laurent Natrella, sociétaire de la Comédie-Française : « Tout ce qui sert la culture est un acte qui œuvre contre la barbarie. »

Entré à la Comédie-Française en 1998, dont il devient le 514ème sociétaire en 2007 et où il joue actuellement dans Cyrano de Bergerac, il met en scène deux pièces lors du Festival d’Avignon off 2017, Après une si longue nuit au Théâtre du Roi René et Handball, le hasard merveilleux au Théâtre du Rempart. Entretien avec Laurent Natrella.

(crédit photo : Ledroit-Perrin)

PLUSDEOFF (WALTER GÉHIN)
Est-il juste de dire que les deux pièces que vous présentez au Festival d’Avignon 2017, comme metteur en scène, Après une si longue nuit* et Handball, le hasard merveilleux**, traitent toutes deux des mécanismes de la mémoire, ainsi que de ceux de la résilience ?

LAURENT NATRELLA
Ces deux pièces —qu’un hasard, un heureux hasard, a mises sur mon chemin— parlent en effet de mémoire et de résilience. Elles sont d’abord liées dans la manière d’aborder le rapport entre présent et passé. Comment le passé ressurgit. Comment, par des coups de théâtre, par des retours sur le passé, la vie des personnages s’accomplit au présent. Quant à la résilience, c’est un sujet qui m’intéresse depuis longtemps. C’est un processus de reconstruction, et non de guérison. Il ne s’agit pas d’oublier le traumatisme, il ne s’agit pas non plus de le nier, il ne s’agit même pas de le soigner. Il s’agit de l’accepter pour pouvoir se reconstruire ailleurs. Dans Après une si longue nuit, le traumatisme, qui vient de la perte des parents lors d’un conflit armé, a gravé pour toujours la personnalité des quatre personnages. C’est leur reconstruction qui m’a intéressé. Les deux pièces ont croisé mon chemin juste après les premiers attentats d’ampleur en France. Je réfléchissais beaucoup à ces drames, je me disais que, sans jamais oublier, il fallait reconstruire, vers la fraternité, vers la liberté de penser. J’ai abordé Après une si longue nuit et Handball, le hasard merveilleux comme des pièces qui nous permettraient de rêver à la réconciliation, de rêver du bonheur des autres, d’un avenir fraternel, sans être naïf cependant, en prenant en compte toutes les difficultés, toutes les blessures. Les deux pièces, qui sont joyeuses, remplies d’humour et d’énergie, constituent une ode à la famille humaine, un contrepoint absolu à la résignation et au désespoir.

PLUSDEOFF
Est-ce à dire que face aux attentats, la culture est indispensable à la résilience ?

LAURENT NATRELLA
Il est évident que tout ce qui sert la culture est un acte qui œuvre contre la barbarie. Freud l’énonçait lors de conférences en 1915. L’homme porte en lui à la fois des pulsions de destruction et des pulsions de vie. La difficulté est de faire face aux pulsions de destruction. En cela, la culture est un acte extrêmement important. Une société cultivée, une civilisation évoluée, lutte de la plus belle manière contre la barbarie.

PLUSDEOFF
Quel type de metteur en scène êtes-vous ?

LAURENT NATRELLA
Une chose m’importe particulièrement dans le travail de metteur en scène, créer le signe le plus simple qui va faire surgir le sens le plus profond de l’histoire que je veux porter. Je recherche dans mes mises en scène les idées qui vont faire s’envoler l’imaginaire du spectateur. Un autre axe important de mon travail est de faire la part belle à la virtuosité et à l’émotion du comédien, lequel est au centre de mon intérêt. Mon activité principale est d’être acteur au sein de la troupe de la Comédie-Française. Par ma formation et par ma vie, je reste très centré sur le travail de comédien. Je suis très heureux lorsque le comédien, par la force de son imaginaire, de sa présence, de son regard, de sa voix, de sa magie, réussit à créer l’espace imaginaire du spectateur. Plus jeune, j’ai été influencé par les spectacles de Peter Brook et d’Ariane Mnouchkine, où les symboles scéniques créaient avec force un voyage. J’ai aussi travaillé avec Daniel Mesguich, chez lequel j’ai aimé les symboles qui, n’étant pas toujours en relation directe avec l’histoire de la pièce, créaient une dialectique extrêmement forte entre ce qui se produisait sur le plateau et le signe montré, une sorte de combat dans l’imaginaire et la pensée du spectateur.

PLUSDEOFF
Le fait que Handball, le hasard merveilleux soit une pièce dont le texte a été commandé par son interprète, Brigitte Guedj, à Jean-Christophe Dollé, a influé sur votre façon d’appréhender la mise en scène de ce spectacle  ?

LAURENT NATRELLA
Lorsqu’un metteur en scène fait découvrir un texte aux comédiens, il est très important qu’il les amène vers l’humanité du texte, qu’il les éloigne de la théâtralité de l’histoire pour faire vibrer à l’intérieur d’eux le signe de la plus grande humanité, le signe de l’émotion la plus juste qui va servir l’histoire. L’histoire de Handball, si elle n’est pas celle de Brigitte Guedj, est toutefois très proche de ce qu’elle a vécu. Le travail émotionnel et humain était donc là dès le départ puisqu’elle connaissait les secrets de l’âme du personnage, elle les avait définis, appréhendés, voire vécus elle-même. Il fallait donc accomplir le chemin inverse, sortir de l’émotion pour l’amener vers une plus grande théâtralité, et cela s’est avéré passionnant.

PLUSDEOFF
Comment vous organisez-vous en juillet, entre les deux pièces que vous mettez en scène à Avignon et les représentations de Cyrano de Bergerac***, que vous jouez à la Comédie-Française ?

LAURENT NATRELLA
Après une si longue nuit et Handball, le hasard merveilleux ont été créés il y a environ un an, lors du dernier Festival dans le cas de Handball. Il s’agit donc d’un travail de remise en route. Je viendrai à cet effet à Avignon entre les représentations de Cyrano de Bergerac du 6 et du 12. Je joue dans Cyrano, je suis aussi en répétition de 20000 lieues sous les mers qui reprend à la rentrée à la Comédie-Française, sans compter les lectures. Dès que j’ai un jour qui se libère à Paris, je saute dans un train et je viens à Avignon !

PLUSDEOFF
Vous allez jouer un seul en scène, au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, du 31 janvier au 18 février 2018, Chagrin d’école****, que vous adaptez du roman autobiographique de Daniel Pennac. Pourquoi avoir choisi ce roman ?

LAURENT NATRELLA
Je connais bien Daniel Pennac qui est un auteur et une personne que j’apprécie beaucoup. Je l’ai découvert, comme beaucoup de lecteurs, par la saga Malaussène. Son univers est en dehors de tout stéréotype, cet univers m’a touché. Puis j’ai rencontré l’homme qui m’a autant touché que ses livres. Chagrin d’école parle de quelque chose qui est essentiel pour moi, la transmission. J’ai enseigné au Cours Florent, au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, j’enseigne actuellement à Sciences Po. Je voulais parler de la passion de la transmission et de l’originalité de Daniel Pennac dans sa manière de transmettre. J’ai d’abord donné des lectures de ce texte et j’ai été agréablement surpris par la manière avec laquelle elles ont été reçues : les professeurs disaient qu’il faudrait que tous les professeurs connaissent ce texte, les jeunes disaient que si tous les professeurs étaient comme Pennac, ce serait mieux… Je me suis retrouvé face à cette dynamique, mais il s’agissait uniquement d’une lecture, j’ai laissé cela de côté. Ce texte suivait néanmoins son chemin dans ma tête, et quand la Comédie-Française nous a donné la possibilité de proposer des seuls en scène, j’ai choisi Chagrin d’école pour répondre à la sensation que j’avais éprouvée lors des lectures.

PLUSDEOFF
Là aussi, n’y a-t-il pas une forme de résilience chez Pennac, qui s’est reconstruit en dépit des traumatismes du cancre qu’il a été ?

LAURENT NATRELLA
On peut parler d’une résilience magnifique ! Ce que j’aime beaucoup, dans l’œuvre de Pennac, c’est de quelle manière il fait sortir l’être humain des stéréotypes. À l’image de Malaussène, chacun suit sa route, parfois avec étrangeté, quelques pneus crevés sur une route cabossée. Le chemin n’en est pas moins merveilleux.

PLUSDEOFF
Faut-il faire preuve de résilience pour s’épanouir à la Comédie-Française ?

LAURENT NATRELLA
Il y a un fantasme, à propos de la Comédie-Française, en l’appelant par exemple « la famille des Atrides », où les comédiens se disputeraient les rôles. Or, nous mettons une formidable énergie dans le travail. La troupe, réellement, travaille en mettant en avant l’essentiel, faire naître le spectacle au mieux du potentiel artistique de chacun. Nous vivons un très beau moment de la Comédie-Française, avec des comédiennes et comédiens qui ont des capacités très variées, ce qui donne une vraie force de frappe à la troupe. D’ailleurs, les metteurs en scène apprécient de plus en plus de venir travailler avec nous. Pour s’épanouir à la Comédie-Française, ce n’est pas de la résilience qu’il faut, car il n’y a pas de traumatisme, mais de l’abandon. L’abandon à une œuvre supérieure qui est d’accomplir le théâtre, créer les spectacles saison après saison.

PLUSDEOFF
Quelle phrase vous guide ?

LAURENT NATRELLA
Je citerai Camus. « Notre tâche d’homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l’angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c’est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir. Voilà Tout.» Recoudre ce qui est déchiré, c’est la thématique de Après une si longue nuit et Handball, le hasard merveilleux. C’est aussi ce qui me guide dans la vie, pour que le fait de vivre ensemble soit quelque chose de constructif et serve notre accomplissement d’être humain.


*APRÈS UNE SI LONGUE NUIT / Texte Michèle Laurence / Mise en scène Laurent Natrella, sociétaire de la Comédie-Française / Avec Maxime Bailleul, Olivier Dote Doevi, Slimane Kacioui, Elodie Menant / Assistante à la mise en scène Laure Brend-Sagols / Scénographie et Costumes Delphine Brouard / Lumières Elsa Revol / Création sonore Dominique Bataille.

Festival d’Avignon off 2017 / Théâtre du Roi René / 20h30 / du 7 au 30 juillet.


**HANDBALL, LE HASARD MERVEILLEUX / Texte (inédit) Jean-Christophe Dollé / Mise en scène Laurent Natrella, sociétaire de la Comédie-Française / Avec Brigitte Guedj / Magie nouvelle Compagnie 14:20, Arthur Chavaudret / Lumière Elsa Revol / Accessoires et costumes Delphine Brouard assistée de Mathis Brunet-Bahut / Création sonore Dominique Bataille / Technicienne plateau Anne Didon.

Festival d’Avignon off 2017 / Théâtre du Rempart / 16h10 / du 7 au 30 juillet.


***CYRANO DE BERGERAC / Texte Edmond Rostand / Mise en scène : Denis Podalydès / Dramaturgie : Emmanuel Bourdieu / Décors : Éric Ruf / Costumes : Christian Lacroix / Lumières : Stéphanie Daniel / Réalisation sonore : Bernard Vallery / Réalisation vidéo : Anne Kessler / Maître d’armes : François Rostain / Maquillages : Véronique Nguyen / Conseillère chorégraphique : Cécile Bon / Assistanat à la mise en scène : Alison Hornus / Assistanat aux décors : Dominique Schmitt / Assistanat aux maquillages : Laurence Aué.

Comédie-Française / du 7 juin au 20 juillet 2017.


****SINGULIS / CHAGRIN D’ÉCOLE / de Daniel Pennac / Conception et interprétation Laurent Natrella.

Comédie-Française / du 31 janvier au 18 février 2018.

Publicités