anne cabarbaye directrice artistique artephile avignon

Anne Cabarbaye : « J’aime assez l’idée que l’on me rencontre sans savoir que je suis la directrice artistique d’un théâtre. »

Créé récemment, en 2015, Artéphile fait déjà partie des théâtres qui participent au renouvellement de la scène contemporaine avignonnaise. Entretien avec sa directrice artistique, Anne Cabarbaye.

PLUSDEOFF (WALTER GÉHIN)
Anne, dès son premier Festival off, Artéphile s’est signalé par de bonnes pioches comme King du ring. Sur quoi vous êtes-vous appuyée pour élaborer cette première programmation ?

ANNE CABARBAYE
Je suis quelqu’un qui est hyper-sensible, mes cinq sens sont très développés. Depuis toujours je transforme ce que je vois en sens. Tout découle de là et de mon parcours artistique. Je viens des arts plastiques. J’ai commencé les Beaux-Arts en périscolaire de 12 à 20 ans, ceci ponctué par un baccalauréat arts plastiques-philosophie-littérature, puis l’école Boulle. Lorsque je conçois ma programmation, je me demande quelle est l’émotion, quel est le sens physique qu’apporte le spectacle. Concernant King du ring, c’est une proposition forte, épurée, différente de ce que l’on peut voir. J’ai fait abstraction de mes propres goûts pour me mettre dans la tête du public. Il s’agissait d’une proposition intéressante pour le public parce qu’elle était différente.

PLUSDEOFF
Ces deux premiers Festivals réussis vous ont-ils aidée cette année à attirer quelqu’un comme Ahmed Madani ?

ANNE CABARBAYE
J’avais vu Fille du paradis au Festival en 2015. Pour moi, il s’agit d’un spectacle d’intérêt général. La première fois, j’ai été très choquée, je n’ai même pas pu tout entendre. Puis j’y suis retournée pour écouter les phrases que je n’avais pas pu écouter la première fois. Pour observer le public aussi, qui était extrêmement clivé. Or je ne considère pas ce texte comme clivant. Avant de songer à programmer Fille du paradis à Artéphile, il fallait donc effectuer un travail pour introduire le propos du texte. La transdisciplinarité des langages artistiques qu’Alexandre Mange et moi souhaitons développer à Artéphile permet ceci. J’ai envoyé le texte à des artistes plasticiennes, qui avaient déjà travaillé sur la féminité, sans leur indiquer mon ressenti. Nous avons programmé Fille du paradis au mois de mars avec une exposition concomitante qui préparait le public, qui lui donnait un fil pour appréhender la rudesse du texte. Et une énergie formidable s’est dégagée de la salle lors de la représentation. Cela devait être la dernière de Fille du paradis, mais quelques jours après nous avons appelé Ahmed parce que la parole portée par le texte était trop importante. C’est de cette manière que Fille du paradis a pris place dans la programmation.

PLUSDEOFF
Est-ce fortuit que parmi les pièces que vous avez sélectionnées cette année, on trouve six textes dont l’auteur ou le co-auteur est une femme, et neuf pièces dont le metteur en scène est une femme ?

ANNE CABARBAYE
C’est un constat que l’on peut établir pour nos trois premiers Festivals et qui nous a surpris. Alors comment l’expliquer ? Si on ne regarde pas en premier le genre, on arrive à une programmation qui ne concerne que la ligne artistique. Il y a souvent, dans les dossiers proposés par des femmes metteurs en scène, une forme de jusqu’au-boutisme, dans l’intention, que l’on retrouve moins fréquemment chez les hommes. On sent quelque chose de vital dans la proposition. Et c’est quelque chose que nous recherchons pour notre programmation.

PLUSDEOFF
Ressentez-vous la fin du Festival comme un lendemain de fête ?

ANNE CABARBAYE
Ce n’est pas un lendemain de fête. Le Festival est une période très perturbante au niveau émotionnel, au niveau des sens. Les échanges avec les compagnies, avec le public, voir ou revoir des pièces, tout ceci constitue un ascenseur émotionnel qui nécessite beaucoup d’énergie.

PLUSDEOFF
Votre manière de concevoir vos programmations relève de l’intime, de vos émotions profondes. Pour accompagner cet entretien, vous avez choisi une photographie de vos mains, plutôt qu’un classique portrait. N’y a-t-il pas ici un paradoxe, s’exposer dans ce que l’on a de plus intime, les émotions, et ne pas souhaiter exposer son visage ?

ANNE CABARBAYE
Cette photographie est beaucoup plus parlante, elle me ressemble bien plus dans ce que je veux exprimer. Je n’ai ni l’envie, ni le besoin d’être au centre de quoi que ce soit, d’avoir ma photo dans le journal, que l’on me reconnaisse. J’aime assez l’idée que l’on me rencontre sans savoir que je suis la directrice artistique d’un théâtre. Quand une compagnie arrive dans notre théâtre, c’est volontiers que je fais le ménage devant le seuil, parce que cela m’intéresse de voir si nous allons pouvoir communiquer, quelque soit notre rôle, en tant qu’êtres humains, et non parce que je suis Anne Cabarbaye, directrice artistique d’un théâtre.

PLUSDEOFF
Quelle phrase vous guide ?

ANNE CABARBAYE
« Ne jamais subir. » Ce qui s’est passé hier ne m’intéresse pas. Ne jamais subir une situation, apprendre d’elle et créer.


ARTÉPHILE (7, rue du Bourg Neuf), Festival d’Avignon 2017 (off) du 7 au 28 juillet, relâche les 12, 19 et 26. Le programme sur le site de ARTÉPHILE ; le programme commenté par PLUSDEOFF.

Crédit photo : Jo’Graffies.

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