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Fida Mohissen : « C’est l’intention qui fait l’œuvre. »

L’été dernier, au 11 boulevard Raspail, était inauguré un théâtre, le Gilgamesh, dont la programmation contemporaine le plaçait d’emblée parmi les références du Festival d’Avignon off. Tandis que se profile l’édition 2017, son rapprochement avec le Théâtre de Belleville et l’ouverture d’une deuxième salle promettent de renforcer le statut d’incontournable du désormais 11 • Gilgamesh Belleville. Entretien avec son co-directeur, Fida Mohissen.

(crédit photo : S. Gutwirth)

PLUSDEOFF (WALTER GÉHIN)
Quel bilan avez-vous tiré du premier Festival du Gilgamesh en 2016 ?

FIDA MOHISSEN
C’est un bilan positif. Mon équipe et moi étions dans une situation délicate, de transition. La question était, après le GiraSole, de savoir si nous arrêtions une année pour revenir l’année d’après. Mais nous avons pu démarrer avec de beaux spectacles et de belles personnes qui nous ont soutenus. Les professionnels et la presse ont suivi, le public a découvert le théâtre au fur et à mesure du Festival. C’était une année zéro sur laquelle nous pouvions compter comme rampe de lancement.

PLUSDEOFF
Quelles sont les raisons du rapprochement avec le Théâtre de Belleville, qui a été récemment annoncé ?

FIDA MOHISSEN
Laurent Sroussi, le directeur du théâtre de Belleville, et moi, avions connu une expérience malheureuse ensemble, un spectacle que nous co-produisions et dans lequel je jouais. Il se trouve que cela avait été un calvaire pour toute l’équipe. Pendant trois mois, Laurent et moi nous sommes côtoyés dans la difficulté. Nous avons alors mesuré tout ce qui nous rapproche, les mêmes valeurs, les mêmes visions, la volonté de se battre jusqu’au bout. Laurent voyait aussi quasiment tout ce qui était programmé au GiraSole et avait l’intention de développer quelque chose à Avignon, avec moi. Si l’on regarde la programmation du Théâtre de Belleville, c’est l’un des lieux phare, à Paris, des compagnies émergentes du théâtre contemporain. Nous avons mis deux ans à nous entendre sur ce rapprochement.

PLUSDEOFF
Quel est votre processus de sélection des pièces programmées pendant le Festival ?

FIDA MOHISSEN
Nous recevons beaucoup de dossiers, environ 200. Sur ces 200 dossiers, une soixantaine est pertinente par rapport à notre ligne de programmation. Pour juger de leur qualité artistique et confirmer leur cohérence avec l’intention dont nous voulons imprégner la programmation, nous allons les voir en France, en Belgique, en Suisse, parfois dans des endroits où il n’y a même pas de gare.

PLUSDEOFF
L’année dernière, votre programmation suivait le thème du monstre. L’ouverture d’une deuxième salle cette année, donc une programmation plus conséquente, rend-elle plus difficile la mise en place d’un fil conducteur ?

FIDA MOHISSEN
Disons qu’il est plus subtil. J’avais envie de présenter une programmation politique. Quand je dis politique, c’est avoir le sens de notre temps, avec un ancrage dans les problématiques du moment. Mais il ne s’agit pas de discours, de démagogie, d’opportunisme, de facilité. À côté de cela, quelques exceptions que nous avons voulues, et dont la qualité artistique est indéniable.

PLUSDEOFF
L’installation de votre théâtre et les travaux, qu’il s’agisse de l’année dernière pour l’ouverture ou de cette année avec la deuxième salle, vous demandent beaucoup de temps et d’énergie. Comment vivez-vous cette situation, du point de vue de l’artiste, tandis que vous avez une mise en scène qui est elle-aussi en chantier, celle de votre création Ô toi que j’aime ou le récit d’une apocalypse ?

FIDA MOHISSEN
Ces deux dernières années ont été particulièrement difficiles, c’est certain. Ma création attend. Mais la mise en place de l’outil de travail qu’est le 11 va me permettre à terme d’être plus indépendant. Et le 11 juillet, nous allons présenter une lecture / mise en espace de Ô toi que j’aime ou le récit d’une apocalypse, à 17h00, au 11.

PLUSDEOFF
Dans quel état se trouve le théâtre dans votre pays d’origine, la Syrie?

FIDA MOHISSEN
Ce qui se passe en Syrie est extrêmement sérieux. Quand on parle de pays qui est détruit, de l’humain qui est détruit, c’est tout à fait ça. C’est une vraie guerre. Les gens n’ont pas d’électricité, pas de gaz, de mazout, d’eau, tout est très cher. Les gens sont dans l’essentiel, essayer de vivre. Le théâtre national, le théâtre de l’Etat, voudrait faire comme si de rien n’était. Une très large majorité des artistes ont quitté la Syrie. Tout ceci laisse peu de place à une résistance par le théâtre.

PLUSDEOFF
Quelle phrase vous guide ?

FIDA MOHISSEN
Il s’agit d’une sagesse d’un maître soufi qui a vécu au Moyen-Âge, qui dit : « Les œuvres sont des formes vides. La vie y pénètre par le secret de l’intention. » C’est-à-dire que tout ce que nous pouvons faire, c’est de la poussière, c’est du vent. Ce qui reste, c’est l’intention que l’on met dedans. On peut toujours ériger des édifices majestueux, ils resteront vides s’il n’y a pas d’intention. Et dans l’acte artistique, c’est l’intention qui fait l’œuvre.


11 • GILGAMESH BELLEVILLE (11 Boulevard Raspail), Festival d’Avignon 2017 (off) du 6 au 28 juillet 2017, relâche les 11, 18 et 25 sauf mention contraire. Le programme sur le site du 11 • GILGAMESH BELLEVILLE ; le programme commenté par PLUSDEOFF.

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