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Jérémie Le Louët : « Il y a des critiques négatives qui font davantage plaisir que d’autres qui sont positives. »

Son adaptation de DON QUICHOTTE, qu’il met en scène, est à l’affiche de la 30ème édition des Fêtes nocturnes de Grignan. Entretien avec Jérémie Le Louët.

PLUSDEOFF.com : « Comment s’est déroulée la sélection de la Compagnie des Dramaticules pour la 30ème édition des Fêtes nocturnes de Grignan ? »

Jérémie Le Louët : « Les représentants des Châteaux de la Drôme, qui organisent les Fêtes nocturnes de Grignan, sont venus voir UBU ROI à Dijon. À l’issue de la représentation, ils m’ont demandé quel était mon prochain projet. Lorsque j’ai répondu que c’était DON QUICHOTTE, j’ai senti que cela suscitait leur intérêt. Ils m’ont dit que ce serait bien que je dépose un dossier. »

PLUSDEOFF.com : « Vous qui combattez à travers vos pièces le formatage et la dictature du produit culturel, devez-vous toutefois composer avec un cahier des charges ou bien vous est laissée une totale liberté ? »

Jérémie Le Louët : « Oui, j’ai une totale liberté de création. Je savais qu’au Festival des Fêtes nocturnes ne sont programmés que des classiques. C’était mon idée de projet donc cela tombait bien. Je pense qu’un spectacle comme AFFREUX, BÊTES ET PÉDANTS n’aurait pas pu y être programmé. Il y a d’autres contraintes, qui sont des contraintes techniques, dues au plein air, dues au vent, dues au fait que l’on joue devant un monument historique… Hormis ces contraintes techniques, il n’y a pas eu d’exigences ou de conseils de la part des organisateurs. Nous avons le sentiment d’avoir été choisis pour ce que nous sommes, donc nous allons essayer de nous ressembler. C’est à nous de trouver nos propres contraintes. Dans la liberté, on a besoin de beaucoup de contraintes. Dans le chaos, on a besoin de beaucoup d’ordre. »

PLUSDEOFF.com : « La compagnie des Dramaticules a lancé une campagne de financement participatif. Cela implique-t-il que vous travaillez avec deux options de scénographie, l’une plus ambitieuse que l’autre, ou bien c’est le risque financier pris par la compagnie qui varie selon le succès rencontré par ce financement ? »

Jérémie Le Louët : « Pour vous parler franchement, si la campagne de crowdfunding n’atteint pas son but, cela générera un plus gros trou… Mais je n’imagine pas faire l’impasse sur certaines choses. De manière générale la contrainte économique n’est pas quelque chose qui me pose problème, je suis toujours prudent. Tous les metteurs en scène sont obligés de composer avec ce paramètre, et celui-ci ne m’a jamais frustré. J’achète ce qui est vraiment nécessaire. Dans DON QUICHOTTE, c’est ce qui va nous permettre de nous sentir libres dans le processus de création. »

PLUSDEOFF.com : « Vous allez avoir recours à la projection vidéo, sur la façade du château de Grignan. Comment transposerez-vous cela lorsque vous jouerez par la suite au Théâtre 13, puis dans d’autres salles ? »

Jérémie Le Louët : « Lorsque l’on joue devant la façade du château de Grignan, celle-ci devient notre décor, c’est une scénographie à part entière. Et lorsque l’on joue dans une salle de spectacle, le théâtre devient notre décor. Il s’agit de trouver le moyen d’avoir une surface de projection. Le problème d’échelle sera relatif à la salle dans laquelle nous jouerons. Comme nous travaillons plutôt sur la multiplication d’éléments que sur la base d’une grosse scénographie, nous pouvons nous adapter. Si nous avons beaucoup d’espace, nous prenons nos aises, et si nous en avons moins, nous faisons attention à être plus organisés, à ce que les choses soient mieux rangées. Concernant Grignan, la grande différence qu’il y a selon moi, plus encore que la façade, c’est la lumière, c’est de jouer à 21 heures, notamment en juin, où il va faire jour pendant encore presque une heure, puis la nuit qui n’offre pas un noir total. Les accroches de projecteur aussi. Il n’y a pas de gril par exemple. Et la forme du gradin est un hémicycle. Ces données, nous les connaissions dès le départ, donc nous les avons intégrées à la manière de concevoir le spectacle. Et nous avons conçu deux scénographies, une pour l’intérieur et une pour l’extérieur. Quand nous réfléchissons aux lumières, nous le faisons à la fois pour cet été et pour les théâtres qui accueilleront la pièce. »

PLUSDEOFF.com : « Jouer en plein air nécessite-t-il un travail particulier sur la voix ? »

Jérémie Le Louët : « De ce que j’ai entendu à propos du jeu à Grignan, il serait extrêmement éprouvant vocalement. Cela viendrait du fait, mais je ne pourrai le confirmer qu’une fois que nous y serons, que le vent est très présent, et que l’acteur a la tentation de compenser vocalement. Lorsque je suis allé aux Fêtes nocturnes l’année dernière, j’ai eu l’impression que l’acoustique était tout à fait acceptable, mais l’impression du comédien sur scène peut ne pas être la même. Dans une série de 44 représentations comme celle de cet été, la gestion de l’effort sera sans doute très importante. Il peut y avoir du vent, de la fraîcheur, de l’humidité… Le comédien peut aussi avoir envie, lors des premières représentations, d’être généreux d’une manière qui le mettrait en fragilité physiquement pour la suite… Nous en discutons, mais c’est difficile à anticiper et il n’y a pas de préparation particulière. Dans nos spectacles, les organismes sont soumis à rude épreuve, notamment les cordes vocales. Quand est recherchée une certaine forme d’intensité, c’est normal, et je n’imagine pas demander à mes camarades de jouer à l’économie. »

PLUSDEOFF.com : « Avez-vous envisagé l’utilisation de micro-casques ? »

Jérémie Le Louët : « Non ! D’abord je trouve cela très vilain. Mais j’aime les micros, j’aime beaucoup l’amplification, mais pas du tout sous cette forme. Soit le micro est invisible et il sert à donner matière à illusion, à effets, soit le micro est un outil, un instrument tout à fait visible qui fait partie d’un cérémonial ou d’une spectacularisation d’un moment. Sinon il faut rester avec la voix directe, et toute sa palette, du chuchotement au cri. J’ai du mal à comprendre qu’un micro puisse être là pour soutenir des voix insuffisantes. »

PLUSDEOFF.com : « Dans UBU ROI, Julien Buchy vous dispute la gidouille du père Ubu avant d’y renoncer. Une séquence qui semble faire écho à une scène de AFFREUX, BÊTES ET PÉDANTS où le metteur en scène que vous jouez distribue les rôles et fait des mécontents. Faut-il y voir une forme d’ironie par rapport à la fonction de metteur en scène et à la difficulté de fédérer autour d’un projet ? »

Jérémie Le Louët : « C’est bien sûr difficile de fédérer autour d’un projet. Parler de la difficulté d’une aventure collective, cela fait partie des thématiques de AFFREUX, BÊTES ET PÉDANTS, de UBU ROI et quelque part aussi de DON QUICHOTTE. L’aventure collective, on la retrouve dans la famille, au travail, dans n’importe quel groupe. Le metteur en scène qui fait des mécontents dans AFFREUX, BÊTES ET PÉDANTS, c’est une manière de parler de l’arbitraire et du fait d’avoir à assumer les choix de quelqu’un d’autre et de les défendre avec ferveur. C’est bien là la difficulté du métier de comédien. Le métier du comédien, c’est de paraître, et pour paraître, il a besoin de croire en ce qu’on lui demande de faire. Pour autant, dans UBU ROI, l’idée de la scène de la gidouille, comme c’est une pièce qui parle de l’abus de pouvoir, était de faire un putsch et trouver une équivalence dans le métier de comédien. Un acteur est dépossédé de son rôle, le premier rôle, parce que celui qui dirige a changé de plan et a décidé de faire un putsch au sein même de son spectacle. Il y a plein d’autres exemples d’abus de pouvoir dans la pièce, mais celui-ci a quelque chose de plus symbolique : Julien interprète un Ubu correspondant selon nous au pire de l’imagerie de cette pièce. Dans RICHARD III il y a la bosse, dans UBU il y a la gidouille… UBU, et c’est très paradoxal, est entré dans une certaine forme d’académisme, avec des clichés se perpétuant, du formatage. Cette scène sert donc aussi à détruire cet Ubu à gidouille pour basculer vers quelque chose qui nous ressemble plus. »

PLUSDEOFF.com : « Est-ce qu’il y a une forme de solitude dans la fonction de metteur en scène ? »

Jérémie Le Louët : « Il ne faut pas voir la solitude comme quelque chose de négatif. La solitude est pesante lorsque les solutions n’apparaissent pas. Mais il y a des moments où l’on trouve de l’exaltation dans la solitude, et des moments où très entouré cela peut-être plus dur. »

PLUSDEOFF.com : « Le fait de travailler de longue date avec la même équipe facilite-t-il la direction d’acteurs, ou bien est-ce plus compliqué par les liens d’amitié qui se seraient noués dans le temps ? »

Jérémie Le Louët : « Une équipe vieillit bien lorsque les personnes qui la composent ne peuvent plus faire semblant, opposer des postures afin de se protéger, afin de nier que cela ne marche pas. Nous sommes dans un rapport de confiance, d’intégrité, d’honnêteté intellectuelle. Parfois il peut y avoir de la mauvaise foi, mais pas longtemps. Le pire pour une équipe, c’est la complaisance. Parce que c’est mon copain qui le fait, c’est génial. Il n’y a pas du tout de cela chez nous. Nous nous respectons trop pour ne pas nous dire les choses lorsque nous ressentons le besoin de les dire. »

PLUSDEOFF.com : « Êtes-vous sensible à ce qui s’écrit dans la presse à propos des pièces que vous mettez en scène ? »

Jérémie Le Louët : « Figurez-vous qu’il y a des critiques négatives qui font davantage plaisir que d’autres qui sont positives ! Cela peut arriver d’avoir une critique dithyrambique, mais tellement mal écrite, ou mal vue… C’est comme s’il y avait un malentendu, je ne sens pas notre travail compris. C’est parfois arrivé que l’on nous attaque frontalement, mais au fond l’auteur de la critique, même si cela ne lui a pas plu, a bien cerné ce que nous voulions faire. Lors de la création au Théâtre de Châtillon de AFFREUX, BÊTES ET PÉDANTS, une pièce qui était moins sur le monde du spectacle que sur l’imposture, nous avions conçu une rubrique presse pour laquelle nous avions demandé à nos proches d’écrire des articles assassins ou des éloges du spectacle, et ce avant la première, en connaissant uniquement la thématique. Et plusieurs articles publiés par la suite disaient en substance ce que nos proches en avaient dit sans le voir… C’est ça finalement qui peut être décevant lorsqu’on lit une critique, aussi positive soit-elle : par rapport à la prétention de singularité que nous pouvons avoir, lire une critique qui ressemble aux critiques des autres spectacles. »

—Propos recueillis par Walter Géhin, PLUSDEOFF.com

DON QUICHOTTE

Compagnie des Dramaticules

Adaptation (d’après Cervantès) et mise en scène : Jérémie Le Louët

Avec : Julien Buchy, Anthony Courret, Jonathan Frajenberg, Jérémie Le Louët, David Maison et Dominique Massat

Collaboration artistique : Noémie Guedj
Scénographie : Blandine Vieillot
Costumes : Barbara Gassier
Vidéo : Thomas Chrétien, Simon Denis et Jérémie Le Louët
Lumière : Thomas Chrétien
Son : Simon Denis
Construction : Guéwen Maigner
Couture : Lydie Lalaux

Du 24 juin au 20 août 2016 au château de Grignan (26), 30ème édition des Fêtes nocturnes de Grignan

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