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Cascadeur : « Devenir ce que l’on est. »

Lauréat des Victoires de la Musique avec l’album GHOST SURFER, il signe des bandes originales de film, accompagne des lectures données par la romancière Maylis de Kerangal, et maintenant drape de ses notes la pièce LA VIE BIEN QU’ELLE SOIT COURTE créée par la compagnie C’est pas du jeu au Lucernaire. Des univers multiples,  avec lesquels il y a toujours naissance d’un pont. Entretien avec CASCADEUR.

PLUSDEOFF.com : « Quelles circonstances vous ont amené à travailler avec la compagnie C’est pas du jeu ? »

CASCADEUR : « C’est la metteur en scène de la pièce, Sophie Accard, qui m’a contacté. Elle connaissait mon travail avec CASCADEUR, et m’a demandé si je pourrais être intéressé. J’ai assez vite répondu favorablement. Sophie m’a alors fait parvenir le texte de LA VIE BIEN QU’ELLE SOIT COURTE, que j’ai lu, l’été dernier. »

PLUSDEOFF.com : « À quel moment du processus de création êtes-vous intervenu ? »

CASCADEUR : «  J’ai assisté à une première lecture, au début de l’élaboration. Cela a vraiment été intéressant pour moi que d’assister à la lecture par les comédiens, qui m’a plus encore révélé la pièce. Je suis ainsi arrivé tôt dans le processus, avec certaines idées venues de ma lecture. Puis d’autres idées sont venues de la lecture par les comédiens. J’ai évoqué avec Sophie les directions que je souhaitais initialement adopter, et mes changements de direction. J’étais parti sur le principe d’une instrumentation très minimaliste et électronique qui rejoignait l’idée que je me faisais de la bureaucratie de ces années-là, en utilisant des instruments parfois fragiles, peut-être importants dans leur visibilité, de grosses machines, mais émettant de petits sons. Ce contraste m’amusait. J’ai commencé comme cela, et puis je me suis dit que cela serait trop contraignant, et que la musique serait au bout d’un moment irritante. Suite à la lecture des comédiens, j’ai travaillé à partir d’une idée hypnotique, obsessionnelle, puisqu’il y a cette forme d’obsession des personnages dans la pièce, chacun suivant un fil tout en y étant emmêlé. J’ai travaillé cela différemment, toujours avec un aspect minimaliste, mais plus lié à une musique répétitive, avec une idée de translation de signes assez basiques, qui pouvaient tout à la fois se déplacer et se répéter. J’ai eu rapidement le sentiment d’avoir trouvé un langage qui traduisait ce que je percevais dans leur travail. »

PLUSDEOFF.com : « La compagnie avait-elle un droit de regard en vue d’éventuelles modifications ? »

CASCADEUR : « Bien sûr. Je travaille de façon un peu obsessionnelle : j’ai bloqué un moment intense, et j’ai livré beaucoup de choses. Au départ, il devait peut-être y avoir un peu moins de musique, mais ils acceptaient la majorité des choses. Parfois je leur disais que le thème donnait tout de même la trouille… Je livrais sans vraiment préciser à quel moment de la pièce le passage était destiné. Je leur ai laissé de la liberté, et j’ai eu quelques surprises quand j’ai assisté aux répétitions, de constater que telle musique, qui pouvait être placée à ce moment-ci, avait été déplacée. Je leur ai fait confiance, ils étaient bien plus à même que moi de trouver le juste moment. »

PLUSDEOFF.com : « Concernant la longueur des séquences, comment vous y êtes-vous pris, est-ce qu’il y avait des contraintes imposées ? »

CASCADEUR : « Là encore, c’était assez libre. J’ai travaillé à partir d’un format, de séquences allant rarement au-delà des deux minutes. Il fallait qu’il y ait un équilibre temporel par rapport au texte. Il y a eu quelques retouches, la compagnie a fait des montages sur deux des séquences, dont j’ai ensuite effectué une adaptation. C’était enrichissant, parce qu’ils devenaient à leur tour musiciens. Il y a eu des interactions. De par mon regard de premier visiteur, j’ai suggéré des petites choses, et eux aussi m’ont suggéré des choses. »

PLUSDEOFF.com : « Imagineriez-vous, lors d’une représentation exceptionnelle, accompagner la pièce sur scène, en live ? »

CASCADEUR : « Nous avons évoqué différents cas de figure, dont celui-ci. C’est toutefois compliqué, un peu lourd au niveau du dispositif technique. Je pourrais venir avec des machines, et lancer les séquences… Mais sur scène, les comédiens sont également musiciens. Je leur ai fourni un stylophone, un petit instrument désuet des années 70, un stylo qui fait contact sur des lamelles métalliques et qui produit des sons électroniques. Plutôt que d’avoir un musicien avec une étiquette de musicien, j’ai trouvé qu’il serait mieux d’avoir des comédiens qui se révèlent sous ce jour. Je crois que cela leur a plu aussi de sortir d’une catégorie d’expression, tout en sachant que le comédien a un rapport au temps très proche de celui qu’a le musicien lorsqu’il joue. Cela en servant le propos du texte. Quel son pourrait concentrer la tension de la pièce ? Il fallait aussi des choses enfantines, des bouts de ficelle, qui rejoignaient l’idée du grain de sable qui contrarie quelqu’un qui a un rôle très important, qui est dans l’hyper sérieux. Un petit manque de fil empêche un architecte d’assister à un rendez-vous qui va définir le mode de vie de milliers de personnes pendant vingt ans. Il y a quelque chose de très contemporain, nous sommes tous confrontés, à un moment ou à un autre, à une situation kafkaïenne. »

PLUSDEOFF.com : « Vous avez signé des bandes originales de film. Dans le domaine des séries, lesquelles vous inspireraient ? »

CASCADEUR : « J’en regarde beaucoup. Par exemple VINYL en ce moment. Les séries opèrent un développement du temps. C’est mettre entre parenthèses cinquante, soixante heures pour suivre une fiction, laquelle devient très réelle finalement. J’aimerais travailler dans ce domaine, et plus largement, en comprenant le cinéma, travailler dans la durée avec un réalisateur, comme cela a été le cas pour Badalamenti avec Lynch, ou Herrmann avec Hitchcock. Ce qui me plaît à travers ce que je peux réaliser, c’est de ne pas faire uniquement de la musique, c’est d’être ailleurs. Quand je fais un concert, ce n’est plus vraiment un concert, et quand je m’intéresse à quelque chose, j’essaie de trouver des points de jonction entre des domaines qui sont a priori séparés. Tel discours est musical, tel film est pictural, telle peinture est musicale. En tant que CASCADEUR, je reçois des demandes qui sortent d’un cadre. C’est ça qui me plaît, qui me motive le plus. Ce sont des prises de risque. »

PLUSDEOFF.com : « Parmi vos influences, vous citez Proust. Et vous accompagnez la romancière Maylis de Kerangal lors de lectures de son livre DANS LES RAPIDES. Qu’est-ce qui vous attire dans la littérature, est-ce avant tout la musique que produit le style de l’auteur ? »

CASCADEUR : « En y réfléchissant, je vais plus dans les librairies que chez les disquaires. Il y a d’abord un rapport esthétique avec le livre, comme objet. J’aime beaucoup avoir de nouveaux livres, pas forcément pour les lire tout de suite. Je suis plus épaté par ma bibliothèque que par ma discothèque. Ce côté collectionneur a commencé après le bac. Avec mon argent de poche, je m’achetais exclusivement des livres, j’en achetais cinq par semaine, c’était un rituel. Je suis fasciné par certaines figures d’écrivain, le monde littéraire m’intéresse. Il y a aussi ce rapport à la solitude qui est important, l’écrivain peuple une forme de solitude. Il est vrai que chez Proust, il y a une musicalité très marquée. J’ai mis du temps à franchir le pas, à attaquer sa lecture, et puis j’ai découvert beaucoup de choses, notamment un humour très présent. Le travail avec Maylis de Kerangal a pour origine une carte blanche dont elle disposait dans le cadre du festival Le goût des autres au Havre. Elle avait été touchée par mon album GHOST SURFER, l’idée de traversée des éléments qui va de pair avec le surf. Notre rencontre a été formidable, nous nous sommes rendus compte que nous étions, l’un avec l’autre, en terrain connu, nous sommes presque devenus amis instantanément, et nous avons cultivé notre relation autour de cette création se basant sur DANS LES RAPIDES. Nous ne devions nous produire ensemble qu’une seule fois, et à la fin de ce mois ce sera la quatrième. Ce qui est impressionnant dans son écriture, c’est sa profondeur, ne serait-ce que dans le vocabulaire, une écriture dense et riche. C’est beau de connaître un grand succès comme le sien avec une écriture non formatée. »

PLUSDEOFF.com : « Serait-il envisageable que vous vous dépouilliez peu à peu, au fil du temps, de votre personnage de CASCADEUR sur scène ? »

CASCADEUR : « Le faire disparaître, ce serait en quelque sorte mourir. J’ai vécu une renaissance à travers le personnage de CASCADEUR. Si j’ai envie de mourir, je sais comment faire. Je m’inscris davantage dans le cadre d’une métamorphose. Je travaille sur le nouvel album, et se pose la question de la scène, comment se présenter, le casque, la pesanteur du casque, les connotations… Je sais à peu près où je veux aller, mais je ne sais pas tout à fait comment. »

PLUSDEOFF.com : « N’y a-t-il pas un côté théâtral dans ce masque, lequel pourrait évoquer la Commedia dell’arte ? »

CASCADEUR : « On peut même remonter à l’Antiquité. On me parle souvent d’une référence à Daft Punk, mais je n’ai pas du tout pensé à Daft Punk, j’ai pensé à l’Antiquité. Je suis d’origine italienne, j’ai été bercé avec cela, il y avait un rapport au masque, par rapport à ce que j’ai vu étant enfant. Il y a aussi le jeu de l’enfant qui se masque, pour se révéler, pour entrer dans le monde des adultes. L’une des clés pour devenir adulte est de cultiver son enfance. Et puis, en me masquant, on m’a découvert. C’est paradoxal, d’autant plus que nous vivons dans une société où l’on aime se montrer, des personnes font de la musique pour avoir leur visage découvert. Mon souci est de ne pas découvrir mon visage, je suis aux antipodes de cela.  »

PLUSDEOFF.com : « Quelle phrase de votre cru, citation ou règle vous guide dans votre carrière ? »

CASCADEUR : « Devenir ce que l’on est. Pour moi, c’est l’une des clefs. »

—Propos recueillis par Walter Géhin, PLUSDEOFF.com

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LA VIE BIEN QU’ELLE SOIT COURTE

de Stanislav Stratiev

Compagnie C’est pas du jeu

Mise en scène : Sophie Accard

Avec : Sophie Accard, Tchavdar Pentchev, Léonard Prain

Musique originale : CASCADEUR

Traduction : Catherine Lepront

Au LUCERNAIRE (53, rue Notre-Dame-des-Champs, Paris 6°) du 23 mars au 7 mai 2016

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(reproduit avec l’aimable autorisation de Cascadeur)

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