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Caroline Darnay : « La Caroline Darnay chorégraphe revient toujours sur l’épaule de la Caroline Darnay metteur en scène. »

Elle est la metteur en scène comblée de AMOK, pièce qui après un premier Avignon fort réussi connaît un beau succès parisien, au Poche Montparnasse, la menant déjà vers sa 100ème, avant de revenir cet été au Roi René, cette fois dans la grande salle. Un Festival où elle sera sur scène, également au Roi René, dans LE BONHEUR DES DAMES DE ZOLA. Entretien avec Caroline Darnay.

PLUSDEOFF.com : « Vous avez été danseuse puis chorégraphe. Serait-il exact de dire que certains passages de AMOK, où Alexis Moncorgé joue de manière très physique la passion qui consume son personnage, tirent de votre expérience dans le monde de la danse la force des mouvements qui l’animent ? »

Caroline Darnay : « Dans AMOK, le personnage principal est un Occidental cultivé, qui s’exprime très bien. Tout à coup, sous l’influence de la jungle, de l’alcool, de la passion pour cette femme, la folie le saisit. Et cette folie se manifeste une première fois lorsqu’il se met à courir, à poursuivre cette femme comme un prédateur sauvage, à poursuivre sa proie sans trop savoir pourquoi il le fait. Par ce mouvement, il y a de la chorégraphie, puisque la chorégraphie c’est non seulement l’écriture de la danse, mais aussi celle du mouvement. Il fallait que les mouvements soient écrits pour qu’Alexis puisse les reproduire à chaque représentation, et pour que dans la narration ces mouvements soient lisibles par le spectateur. Le personnage parle, s’interrompt puis bouge : le mouvement est toujours dans le prolongement de la narration. Pour restituer la course dans la jungle par exemple, il y a tout un travail qui vise à ce que cette course, effectuée sur place, donne une impression de désordre. Ou encore le passage du cauchemar, où le personnage revit les étapes qui l’ont conduit à la folie. Il se voit lui-même comme une sorte de monstre, de créature effrayante. Ce passage a été chorégraphié comme de la danse, sur de la musique, sur de la voix, sur des battements de coeur, sur toutes les choses qui interviennent dans ce cauchemar.

Tout ceci m’a amenée à travailler avec un jeune chorégraphe suisse, Nicolas Vaucher. Nous nous sommes beaucoup inspirés de ce qu’Alexis nous donnait dans le jeu, en le prolongeant dans le mouvement, dans la danse, afin qu’il y ait une cohérence et que le spectateur ne perde pas le fil de l’histoire à cause de la chorégraphie. Nous avons travaillé à partir des mouvements de bras d’Alexis, de sa gestuelle, de la position de ses mains, nous les avons prolongés. Et nous avons utilisé des mouvements de jazz, quelques mouvements qui viennent du hip-hop aussi. Le hip-hop est une danse très ancrée dans le sol, comme le jazz classique, par comparaison avec la danse classique qui est très aérienne. Cet homme élégant, civilisé, académique, venu d’une ville brillante, au climat froid, se retrouve presque à ramper à même le sol dans une jungle où il étouffe, dans un climat tropical qui l’affaiblit, qui l’amène vers le sol. Ce sont des choses qui à partir d’un certain stade dans le jeu doivent passer par le corps.

Cela a été un beau cadeau que nous a fait Alexis de suivre cette démarche, de vouloir dès le départ effectuer un travail sur le corps. Alexis s’est d’ailleurs découvert des talents de danseur qu’il ignorait jusqu’à présent. Il a travaillé comme un danseur, notamment à la barre, tous les jours. »

PLUSDEOFF.com : « De manière plus générale, y a-t-il toujours un peu de la Caroline Darnay chorégraphe qui affleure sous la Caroline Darnay metteur en scène ? »

Caroline Darnay : « La Caroline Darnay chorégraphe revient  toujours sur l’épaule de la Caroline Darnay metteur en scène. Quand on lit un texte, que l’on commence à travailler sur celui-ci, on le fait toujours avec sa sensibilité. C’est le fruit de tout ce que l’on est. La danse, le mouvement, la musique sont des choses très importantes pour moi. Et même lorsque je travaille sur des textes où il n’y a pas du tout de musique ou de danse, chaque scène a sa propre musicalité, ses propres ruptures de rythme, de changement de tempo, ses affrontements entre les personnages. Une scène peut être un moment de tango, un moment de hip-hop. Ce rapport est toujours très présent pour moi. »

PLUSDEOFF.com : « Dans votre carrière, comment est venue la transition entre la danse et le théâtre ? »

Caroline Darnay : « Comme beaucoup de danseurs, j’ai subi des blessures à répétition. Je ne pouvais plus danser, quasiment plus marcher. J’en étais arrivée à un point où je savais que je ne pourrais plus danser professionnellement. Je me suis tournée vers le théâtre, au départ un peu contrainte et forcée, en me disant que ce ne serait jamais aussi bien que la danse. J’ai alors rencontré Jean-Laurent Cochet et là, le théâtre a été une révélation. J’ai réalisé que le travail sur les scènes, sur le jeu d’acteur, sur la narration était très similaire à celui que j’avais connu dans la danse. J’ai retrouvé la même émotion, dans le mouvement, dans la musicalité des phrases, dans leurs changements de rythme. Et la mise en scène m’a ramenée vers la danse puisque l’on m’a demandé de travailler sur des comédies musicales et des opéras. Cela a été une très agréable surprise car je pensais qu’en allant vers le théâtre, la danse et la musique seraient terminés pour moi. »

PLUSDEOFF.com : « Cet AMOK a pour point de départ le travail d’adaptation, d’après Zweig, effectué par Alexis Moncorgé. Avez-vous ajusté votre démarche de mise en scène au fait que le comédien de la pièce avait, par son travail d’adaptation, déjà formé une idée de ce que la pièce pourrait être ? »

Caroline Darnay : « Comme metteur en scène, je suis toujours au service de l’auteur, j’essaie toujours de respecter le texte. Mon travail part du texte qui m’est présenté. Dès qu’Alexis m’a demandé de faire partie du projet, j’ai travaillé à partir de la version allemande de AMOK. Les traductions françaises sont belles, mais à mon sens trop jolies, avec un côté suranné. Dans la langue de Zweig, l’histoire est plus brute, plus nerveuse, elle est plus tranchante, plus colorée aussi. Après cela, nous avons eu beaucoup de travail à la table. Alexis et moi nous nous connaissons depuis longtemps, nous avons un imaginaire qui se rejoint, et nous étions totalement d’accord sur la ligne que nous souhaitions suivre. C’était très facile de travailler sur l’adaptation écrite par Alexis, parce qu’elle est très bien construite, toutes les étapes sont claires. Son adaptation est très efficace d’un point de vue dramatique. Mon travail a été de l’enrichir, de lui faire prendre vie. »

PLUSDEOFF.com : « Continuer à jouer, comme dans LE BONHEUR DES DAMES DE ZOLA mis en scène par Florence Camoin, en parallèle de vos mises en scène, est-il primordial pour vous ? »

Caroline Darnay : « Être sur scène apporte des sensations uniques. J’étais comédienne avant d’être metteur en scène, et je le serai aussi longtemps que je peux l’être. Primordial, non, mais très désirable, oui.

Entre le jeu et la mise en scène, l’énergie est totalement différente. Quand je suis metteur en scène, tout mon regard est tourné vers la scène, j’essaie de faire naître des choses qui sont en dehors de moi. Lorsque je suis comédienne, les regards sont sur moi, l’énergie doit jaillir de moi. Le fait de pouvoir passer de l’un à l’autre est formidablement agréable, passer de l’ombre à la lumière. Je pense qu’être comédienne rend mon travail de metteur en scène plus humain, dans les rapports avec les comédiens. »

PLUSDEOFF.com : « Être metteur en scène vous fait-il aborder votre travail de comédienne de manière différente lorsque vous êtes dirigée par autrui ? »

Caroline Darnay : « Je parlais de ceci récemment avec d’autres metteurs en scène. Nous disions que cela nous rend certainement faciles à diriger. Nous savons à quel point nous pouvons être sollicités, alors lorsque nous avons la chance d’être de l’autre côté, d’avoir quelqu’un qui nous prend en charge et qui nous dirige, nous sommes d’une maniabilité et d’une discipline absolues.

L’année dernière, j’ai eu le grand honneur de mettre en scène Marcel Maréchal, dans OPUS COEUR d’Israël Horovitz. Pour moi, la situation était totalement absurde : Marcel Maréchal est une légende, je ne me voyais pas du tout lui donner des indications. Lors de notre premier rendez-vous, j’étais très nerveuse. Il me reçoit chez lui, dans son salon. Il me dit : « J’ai fait quelques mises en scène, je crois que j’en ai un peu plus de quatre-vingt-dix à mon actif. Alors je sais le travail du metteur en scène et le respect qu’on lui doit. Dis-moi juste ce que tu veux et j’essaierai de le faire. » Le sujet était clos, et le travail avec lui a été un rêve de chaque instant. Cela a été une grande leçon. »

PLUSDEOFF.com : « Quels metteurs en scène sont une source d’inspiration pour vous, et pourquoi ? »

Caroline Darnay : « J’ai une grande admiration pour les metteurs en scène multitâches, les metteurs en scène qui sont également auteur, cinéaste, chorégraphe, qui réussissent à transporter leur univers d’une discipline à l’autre. Je pense à Patrice Chéreau, à Kenneth Branagh. Et en venant de la comédie musicale et de la danse, j’ai beaucoup d’admiration pour les metteurs en scène qui sont aussi chorégraphes. Je pense à Bob Fosse qui est mon idole absolue, à Michael Bennett, à Susan Stroman. Je suis évidemment très influencée par Jean-Laurent Cochet, qui m’a appris tout ce que je sais en tant que metteur en scène, un directeur d’acteur formidable. J’aurai toujours sa voix dans l’oreille lorsque je travaillerai une scène avec un comédien. Et puis Arnaud Denis avec lequel j’ai eu le plaisir de travailler, un metteur en scène que j’aime énormément, pour son imaginaire notamment. »

PLUSDEOFF.com : « Quelle phrase de votre cru, citation ou règle vous guide dans votre carrière ? »

Caroline Darnay : « Je cite toujours la même parce que je la trouve très juste, c’est une phrase de Jean Anouilh dans LA RÉPÉTITION. Il fait dire à l’héroïne : « Il y a une chose que vous ne savez pas, c’est comme on est riche quand on n’a rien à perdre. » Cette phrase défend la liberté de création, elle dit qu’il faut toujours repartir de zéro, qu’il ne faut pas penser en fonction de ce que l’on a acquis, qu’il faut à chaque fois se dépouiller de ce que l’on a. »

—Propos recueillis par Walter Géhin, PLUSDEOFF.com

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