Anne de Boissy : « Ouvrir l’imaginaire et l’intelligence du spectateur. »

Elle est l’un des membres fondateurs du collectif Les Trois-Huit, qui dirige depuis 2001 le NTH8 / Nouveau Théâtre du 8ème à Lyon. Sur scène, elle est Marguerite Duras¹, Virginia Woolf² ou encore Hillary Clinton³. Entretien avec Anne de Boissy.

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Crédit photo : Lorenzo Papace
PLUSDEOFF.com : « Pouvez-vous expliquer en quoi consiste votre travail de recherche théâtrale qui mêle langue française et langue des signes française ? »

Anne de Boissy : « C’est un projet que je conduis depuis maintenant dix ans au Nouveau Théâtre du 8ème, un projet artistique et linguistique de rencontre des deux langues françaises autour d’un sens commun, qui est le sens de ce qui se joue au théâtre, un texte, ou une situation. Dans ce projet, les deux langues sont à égalité. Les spectacles se pensent et répètent dès le premier jour dans les deux langues, dans les deux cultures. Il n’y a pas de traduction après coup. Le but est que le public soit mixte. Le spectacle est accessible du début à la fin à des entendants et à des sourds.

PLUSDEOFF.com : « En quoi la langue des signes est-elle intéressante d’un point de vue théâtral ? »

Anne de Boissy : « Ces deux langues françaises ont la particularité de pouvoir être parlée en même temps, elles sont complémentaires : l’une se parle avec le corps, l’autre avec la voix. Dans l’instant présent de jeu, ce qui m’intéresse c’est la complémentarité des deux langues. Il faut aussi veiller à ne pas niveler une des deux langues pour rendre accessible l’autre, mais au contraire de pousser chacune d’elles dans ses retranchements, afin de bien creuser leurs singularités. C’est lorsque cela pose des questions de rythme ou de sens que cela m’oblige à inventer du théâtre. Et l’artiste sourd qui effectue les traductions, Anthony Guillon, profite de ces opportunités de création pour enrichir la langue des signes. La langue des signes artistique n’est pas la même que celle de la rue : elle est beaucoup plus stylée, beaucoup plus élaborée. Le public est toujours accompagné pour qu’il comprenne ces nouveaux signes. »

PLUSDEOFF.com : « Qu’en est-il de la mise en espace du comédien qui joue en langue des signes ? »

Anne de Boissy : « Tout dépend des scènes. Nous fonctionnons en binôme, nous sommes deux personnages principaux. Géraldine Berger, qui joue en langue des signes avec moi, est au centre du plateau, comme moi. Nous sommes l’une à côté de l’autre, ou l’une devant l’autre, en fonction des situations, ou de la langue qui ouvre la scène. Nous faisons en sorte que la langue des signes soit dite en même temps que le Français, ou même le devance car il ne s’agit pas d’un spectacle pour entendants qui serait traduit pour les sourds. La grammaire de chaque langue nous positionne en fonction de ce que nous disons. La grammaire de la langue des signes est spatiale : le présent c’est là où on est, le futur c’est devant soi, le passé c’est derrière soi. Il n’y a pas de verbe conjugué au futur ou au passé en langue des signes. La mise en espace part souvent de la grammaire de la langue des signes, de la manière dont elle positionne le corps. »

PLUSDEOFF.com : « Qu’est-ce qui vous a amenée vers ce théâtre bilingue ? »

Anne de Boissy : « J’ai découvert la langue des signes quand j’étais adolescente. Je ne connaissais rien à l’histoire de cette langue. J’assistais à Nelken de Pina Bausch. Il y avait un danseur qui disait les paroles de The Man I Love en langue des signes. Puis j’ai eu envie de travailler sur cette langue qui m’a paru être un incroyable espace de création en écriture contemporaine. »

PLUSDEOFF.com : « Sur scène, vous avez été Marguerite Duras et Virginia Woolf. Comment vous êtes-vous préparée à incarner ces grandes auteures ? Vous êtes-vous imprégnée de leur pensée par la lecture de leur oeuvre, ou ce travail est-il davantage passé par la vision qu’en avait conçue le metteur en scène ? »

Anne de Boissy : « Ces deux femmes ont comme point commun d’avoir écrit des romans, d’avoir été journalistes, d’avoir écrit des textes très différents les uns des autres. Mon travail, à partir du texte qui m’a été proposé par le metteur en scène de Une chambre à soi et celui de Duras/Platini, a été de lire beaucoup d’écrits de Virginia Woolf et de Marguerite Duras. Afin de me rendre compte de cette pensée, où elle se situe dans leur parcours, quelles sont les lignes fortes de leur écriture, quels sont les motifs récurrents dans leur démarche d’écriture. Quand il y a beaucoup de texte comme dans Une chambre à soi, il y a un enjeu intellectuel, qui est de savoir comment incorporer le texte, car c’est ce qui donne du recul. Ne pas être à la merci de ce que l’on dit, mais oser voler les choses, faire comme si c’était moi qui les pensait, comme si elles émanaient de mon corps. Rendre la pensée charnelle. J’ai aussi beaucoup écouté Duras et Woolf dans des enregistrements. Parce que pour moi la voix, qui exprime la pensée, c’est du corps, c’est un muscle. La pensée n’est pas quelque chose qui est ailleurs, elle est physique, elle est charnelle. Mon enjeu, en tant que comédienne, est de rendre la pensée charnelle. »

PLUSDEOFF.com : « De quelle manière avez-vous abordé la mémorisation d’un texte aussi dense que celui de Une chambre à soi ?  »

Anne de Boissy : « J’apprends toujours les textes petit à petit, sur une longue période, pour ne pas être dans une relation scolaire. Mais le texte de Une chambre à soi a été particulièrement difficile à ingurgiter. J’ai procédé par étapes, j’y ai consacré beaucoup de temps, tous les matins, pendant plusieurs semaines. Dès que je cessais d’être dans le plaisir d’apprendre, dès que cela cessait de produire des images, dès que je ne trouvais plus de ressorts personnels qui serviraient de supports de mémoire, je me disais : « La pensée n’est pas assez claire, mes images ne sont pas assez construites. » À ce titre le travail avec la langue des signes est un outil pour moi, en tant qu’entendante, vraiment incroyable : j’apprends mes textes par images. Et ces images sont celles avec lesquelles je vais guider le spectateur qui va entendre, peut-être pour la première fois, ce texte qui peut être complexe. »

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Une chambre à soi – Crédit photo : Lorenzo Papace

PLUSDEOFF.com : « Eu égard aux rôles que vous avez tenus au fil des années —dans Lambeaux4, dans Une chambre à soi, dans Bienvenue dans le nouveau siècle Doktor Freud5— serait-il exact de dire que votre préférence va vers des pièces « à message » ? »

Anne de Boissy : « Le mot message m’est très étranger. C’est comme si l’on voulait dire au public ce qu’il doit penser. Je pense que le chemin artistique c’est le contraire de ça. L’auteur a un point de vue, le metteur en scène en a un, le comédien en a un. C’est pour ça que je fais partie d’un collectif depuis vingt ans, parce que je pense que c’est un endroit où j’ai une légitimité de point de vue en tant qu’actrice. Le travail de ces imaginaires, en collectif, n’est pas fait pour dire au spectateur ce qu’il doit penser, il correspond à une proposition, à une suggestion de pistes. Ouvrir l’imaginaire et l’intelligence du spectateur.

Le choix des auteurs que l’on me propose, le choix des auteurs que j’initie à travers les spectacles que je crée, comme Fabienne Swiatly dont je joue trois pièces cette saison, qui est une auteur qui n’est pas frileuse, s’inscrit dans un théâtre que l’on peut qualifier d’engagé. Mais il doit y avoir aussi une démarche artistique, et de la poésie. »

PLUSDEOFF.com : « Serait-il exagéré de dire qu’il y a une cause féministe qui sous-tend certains de vos choix ? »

Anne de Boissy : « Non, ce n’est pas exagéré. Je n’appréhende jamais une pièce, un texte, comme un projet féministe, mais il y a dans l’écriture, que ce soit dans Lambeaux, sur une femme privée d’éducation, que ce soit dans Une chambre à soi, que ce soit dans l’interview de Duras, une lucidité par rapport à cette notion de féminisme, qui j’espère se vit d’une façon ouverte grâce au théâtre. J’assume tout à fait ce mot, qui est pour moi un mot de l’avenir. »

PLUSDEOFF.com : « Vous allez jouer dans Pale Blue Dot, une pièce sur Julian Assange. Quel va être votre rôle ? » 

Anne de Boissy : « Je vais jouer le rôle d’Hillary Clinton ! Je suis en train d’éplucher ses discours. Mon rôle est construit autour de deux discours qu’elle a réellement prononcés, lorsqu’elle était Secrétaire d’Etat aux affaires étrangères. Chez elle, il n’y a pas une parole dite au hasard, ou un sourire qui n’est pas photographié. Jouer un animal politique comme elle, c’est quelque chose de nouveau pour moi. C’est aussi quelque chose de différent par rapport à Woolf et Duras parce qu’en plus de ce rôle de personnage historique, et comme les autres comédiens de la pièce, je jouerai d’autres personnages. Il y a donc une fabrication du personnage à appréhender d’une autre manière, il faut l’incarner le temps d’un discours, et enlever ma perruque pour devenir un personnage lambda. Il faut trouver un sourire et un regard qui la racontent, sans chercher à l’imiter, trouver un sourire et un regard où il n’y a pas de lâcher-prise parce qu’ils sont constamment observés. »

PLUSDEOFF.com : « Quelle phrase de votre cru, citation ou règle vous guide dans votre carrière ? »

Anne de Boissy : « Je n’imagine pas du tout ma vie en termes de carrière. L’expression que j’utilise souvent, c’est « Carpe Diem ». Parce que je fais du théâtre, parce que je fais un art éphémère. On construit un château de sable, la marée l’emporte, et on construit un nouveau château de sable. Mon métier a à voir avec ça. Le théâtre, c’est ce qui me fait me lever le matin, c’est une nécessité. Je n’ai jamais envisagé de faire autre chose que du théâtre, je ne me projette dans rien d’autre. »

—Propos recueillis par Walter Géhin, PLUSDEOFF.com

¹ Duras/Platini, d’après une interview de Libération, créé par le collectif les Trois-Huit au NTH8 de Lyon en octobre 2012, mise en scène de Guy Naigeon, avec Anne de Boissy et Stéphane Naigeon.

² Une chambre à soi, de Virginia Woolf, créé par le collectif les Trois-Huit à l’Arc Scène Nationale au Creusot en novembre 2013, mise en scène de Sylvie Mongin-Algan, avec Anne de Boissy.

³ Pale Blue Dot, de Étienne Gaudillère, créé par la compagnie Y au NTH8 de Lyon en mai 2016, mise en scène de Étienne Gaudillère, avec Avec Marion Aeschlimann, Anne de Boissy, Gilles Chabrier, Benoit Charron, Etienne Gaudillère, Stéphane Naigeon, Claudius Pan, Loic Rescanière, Arthur Vandepoel, Nicolas Zlatoff, Rémi Rauzier.

4 Lambeaux, de Charles Juliet, créé par le collectif les Trois-Huit en 2005, mise en scène de Sylvie Mongin-Algan, avec Anne de Boissy.

5 Bienvenue dans le nouveau siècle Doktor Freud, de Sabina Berman, créé par le collectif les Trois-Huit au NTH8 de Lyon en décembre 2015, mise en scène de Guy Naigeon, avec Vincent Bady, Alizée Bingöllü, Anne de Boissy, Emmanuel Demonsant et Jonathan Peronny.

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