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Antoine Marneur : « Ce qui prime quand j’aborde la direction d’acteur c’est la singularité de chacun. »

Dès les premiers instants de sa dernière mise en scène, Une heure avant la mort de mon frère de Daniel Keene, l’homme de théâtre, dans toute son entièreté, paraissait, en même temps que l’envie d’en savoir davantage sur son travail. Entretien avec le metteur en scène de la compagnie Théâtre du Détour, Antoine Marneur.

PLUSDEOFF.com : « Vos deux dernières mises en scène, QUAND LA NUIT TOMBE et UNE HEURE AVANT LA MORT DE MON FRÈRE, sont celles de textes de Daniel Keene. Dans vos ateliers de théâtre destinés aux adolescents, vous travaillez également sur des textes de cet auteur. En quoi trouvent-ils une résonance en vous ? »

Antoine Marneur : « L’écriture de Daniel Keene me traverse et me parle en ce sens qu’elle me renvoie en permanence à ma propre humanité. Une humanité dans ce qu’elle a de plus complexe et de plus belle, mais aussi avec ses vanités absurdes et ses violences obscènes. Dans UNE HEURE AVANT LA MORT DE MON FRÈRE, ce sont les souvenirs de Sally et de Martin qui vont se répondre, s’entrechoquer et qu’ils vont revivre devant nous et d’un seul coup, c’est toute la complexité des rapports humains qui est interrogée.

C’est une langue qui me touche profondément parce qu’elle est à la fois poétique, brute et âpre. J’ai souvent comparé Daniel Keene à un chercheur d’or, à un chercheur de mots. C’est comme s’il passait au tamis toutes les phrases pour ne garder que les mots les plus essentiels, les plus forts, les plus bruts et les plus précieux. Prononcer les paroles les plus fortes possible avec le moins de mots possible. La parole et la langue restent la grande affaire de cet auteur hors norme. Les personnages de Keene ne sont que « ce qu’ils parlent ». Il est fascinant de comprendre comment Keene va s’attacher à verbaliser l’émotion de ces personnages, mettre des mots dedans, non pas pour l’expliquer, encore moins pour la justifier mais pour l’exprimer, la faire sortir, la rendre audible mais à l’extérieur : « L’expirer. »

Et puis, il y a les silences que l’on retrouve dans la plupart de ses pièces. Des silences d’une densité presque minérale. Avec les moyens de l’ellipse, de la pause, du regard, de la respiration, Keene explore ce qui circule entre les êtres quand les mots ne suffisent pas.
Ce que l’auteur appelle « Une poétique de la présence ».
Il n’y a pas de discours dans son théâtre, aucune théorie, mais des agencements, des échanges, une parole qui laissent apparaître sans misérabilisme et sensiblerie tout le désarroi dans lequel l’être humain peut se trouver une fois privé des repères que l’histoire et la société ont bien voulu lui concéder. C’est bien ici le texte qui agit au détour d’un geste, d’un silence, d’une respiration… Grâce à l’extrême précision de son écriture, Daniel Keene matérialise des figures contemporaines d’une densité incroyable, leur donnant une dignité à la hauteur des grands personnages tragiques.

Pour en venir à la deuxième partie de la question, dans le cadre de mes ateliers de théâtre destinés aux adolescents, je travaille essentiellement à partir des écritures contemporaines. Ces dernières ont un écho formidable auprès des jeunes. Ils y sont très sensibles car elles leur parlent du monde dans lequel ils vivent. On décrit souvent la jeunesse comme consumériste, suiviste, victime de la mode, apathique… Mais quand on leur donne à voir et à ressentir autrement par le biais, notamment, des auteurs de théâtre, ils répondent par autre chose que par des clichés télévisés. Il y a une pression énorme sur cette nouvelle génération. Cette jeunesse est née dans un moment de crise, à une époque qui correspond au passage d’un système économique basé sur une acceptation de la redistribution des richesses à un capitalisme financier libéré de tout compromis social. Avec le théâtre et en explorant les auteurs contemporains, j’essaie de les aider à construire leur propre pensée et à avoir un autre regard sur notre monde. »

PLUSDEOFF.com : « Pour quelles raisons votre choix s’est-il porté sur Sophie Neveu et Francis Ressort pour les rôles de Sally et Martin dans UNE HEURE AVANT LA MORT DE MON FRÈRE ? »

Antoine Marneur : « J’avais au départ une idée très précise de ce que je recherchais pour le rôle de Martin et Sally. Le choix de Francis s’est fait presque naturellement puisque j’ai eu la chance de l’avoir comme élève pendant quatre ans environ. A l’époque, il était adolescent, découvrait le théâtre et j’appréciais déjà beaucoup son humanité, son engagement et sa fougue. Puis, il a poursuivi sa route avec bonheur, notamment en travaillant une dizaine d’années dans la troupe d’Ariane Mnouchkine, Le Théâtre du Soleil. Nous sommes toujours restés en contact et j’attendais l’occasion de lui offrir un beau rôle. Il est magnifique dans le rôle de Martin.
Pour le rôle de Sally, cela a été plus long et compliqué. Je ne souhaitais absolument pas faire un casting. Il me fallait pouvoir découvrir la comédienne lors d’une représentation théâtrale. Il était indispensable pour moi de pouvoir la voir jouer, puis dans un second temps de discuter et d’échanger avec elle. À l’époque, une amie technicienne me parlait souvent d’une comédienne avec qui elle travaillait et qu’elle trouvait formidable. Mon amie a bien fait d’insister car je suis allé voir la pièce et au bout de vingt minutes, je savais que j’avais trouvé Sally. Nous avons par la suite beaucoup échangé avec Sophie et nous nous sommes apprivoisés. Sophie, c’est une force et une puissance de jeu incroyables, associés à un corps en apparence frêle et fragile. C’est magique !
Même s’ils ont pu être souvent ébranlés par le rôle de Sally et Martin, Sophie et Francis n’ont jamais triché sur le plateau. Il y avait de leur part et sans calcul un investissement total dans le travail. C’était pour moi le signe d’une grande confiance. C’est précieux ! »

PLUSDEOFF.com : « Quel type de metteur en scène êtes-vous ? Comment abordez-vous la direction d’acteur d’une part, et l’articulation de la mise en scène avec la scénographie d’autre part ? »

Antoine Marneur : « Il s’agit pour moi d’un travail de recherche qui vise à approfondir une démarche artistique. Chaque comédien est différent et possède sa propre part de mystère. L’enjeu pour moi, quand je fais une mise en scène, est d’accompagner les comédiens pour trouver un chemin ensemble et construire avec eux un itinéraire physique et émotionnel. Ce qui prime quand j’aborde la direction d’acteur c’est la singularité de chacun. J’essaie de comprendre comment chaque acteur fonctionne. Il y a ceux comme Francis Ressort (Martin) qui ressentent mieux les choses en passant d’abord par le corps, et ceux comme Sophie Neveu (Sally) qui ont plus besoin de discuter et de théoriser. Il n’y a rien de plus terrible pour un acteur que d’avoir la sensation d’être abandonné à lui-même.
C’est important d’installer dans le travail une relation de confiance avec l’acteur pour que celui-ci se sente sans angoisse et sans peur sur le plateau. J’essaie aussi de partager au maximum avec eux mes réflexions et mes partis pris de mise en scène. Utiliser les atouts de chaque acteur mais aussi leurs faiblesses, leurs peurs, pour les conduire vers un espace lucide de jeu et de création. Mon rôle en tant que metteur en scène n’est pas d’apprendre aux acteurs comment il faut jouer mais de proposer une orientation de jeu, une direction. On explore ensemble les chemins qui se présentent, et on finit par se mettre d’accord pour choisir le meilleur chemin. Luc Bondy, qui vient de nous quitter et qui était un grand metteur en scène, disait : « Être metteur en scène c’est parler, regarder et non fabriquer. »

La réflexion scénographique arrive très tôt dans mon travail. Je travaille avec le scénographe de manière à ce qu’il s’imprègne des idées qui se sont dégagées du travail dramaturgique et des partis pris qui ont été retenus. Le scénographe fait des propositions et nous avançons dans l’échange et la concertation. On tente alors d’arriver à un point d’accord sur une proposition qui ménage à la fois les enjeux esthétiques et les partis pris de la mise en scène. La scénographie doit être un partenaire à part entière de l’acteur. Le choix de l’espace, son fonctionnement et son efficacité sont déterminants car ils concernent directement le corps et le jeu du comédien. »

PLUSDEOFF.com : « Au cours de votre formation, vous avez suivi les enseignements de Carlo Boso en Commedia dell’arte. Estimez-vous que la Commedia est un passage obligé pour devenir un bon comédien ? Que vous a apporté cette formation ? »

Antoine Marneur : « Cette formation m’a beaucoup appris sur moi-même. On ne se cache pas derrière un masque ; au contraire, on se révèle. J’ai pu explorer des territoires dont je ne soupçonnais même pas l’existence. J’ai appris et beaucoup expérimenté le fameux « lâcher prise » et j’ai pour la première fois réellement joué avec tout mon corps. Le travail du masque nous renvoie en permanence à nos désirs, nos pulsions, nos doutes et nos peurs. J’ai envie de dire à nos pulsions de vie et de mort. Pour Pierre-Louis Duchartre : « L’acteur qui joue sous le masque reçoit de cet objet la réalité de son personnage. Il est sous son contrôle et lui obéit irrésistiblement. » C’est dire combien le masque est mystérieux, qui transforme l’acteur, le dépossède pour mieux l’enrichir. Le masque transmet le souffle même du comédien, son « anima ». L’un et l’autre doivent communiquer, communier. Je ne sais pas si c’est un passage obligé pour devenir un bon comédien mais c’est sans aucun doute un travail passionnant et fascinant. »

PLUSDEOFF.com : « Quels sont les metteurs en scène en activité dont vous suivez particulièrement le travail, et pourquoi ? »

Antoine Marneur : « Je ne vais pas forcément être très original mais je suis très sensible au travail de Thomas Ostermeier. Pour lui, le théâtre est juste un moyen pour comprendre le monde. J’ai pu voir plusieurs de ses spectacles et à chaque fois cela a été un éblouissement total. J’ai toujours eu la sensation qu’il arrivait à mettre tous mes sens en éveil et à stimuler mon imagination. J’aime l’intelligence, la précision et l’esthétique de ses mises en scène. J’aime la manière dont il travaille le rythme, la musicalité et le mouvement des corps. On sent dans son travail de troupe une grande passion pour les comédiens et un désir de créer des émotions fortes et accessibles. Ce qui est fascinant dans son travail, c’est sa capacité à ne jamais s’installer, à sans cesse se renouveler et à étonner le spectateur. Ses mises en scène ne sont jamais conventionnelles.  »

PLUSDEOFF.com : « Selon vous, quel est le rôle du théâtre ? »

Antoine Marneur : « Cette question est assez complexe et je ne pense pas que je possède forcément les connaissances suffisantes pour répondre à celle-ci. Après les événements terribles que nous venons de vivre en France, le rôle du théâtre et de la culture en général sont peut-être de permettre à l’humain de se développer et de s’émanciper. Notre choix de société repose sur la capacité de la personne humaine à penser, à s’émouvoir, à rêver et à aimer. Devenir un citoyen éclairé, exigeant et ouvert sur le monde exige de se confronter aux arts et au monde des idées.
Le rôle du théâtre c’est peut être aussi de secouer les consensus, les idées reçues et les conformismes sans verser dans d’autres conformismes, en quelque sorte, de libérer les conduites et les esprits.
Je trouve très belle et très juste cette réflexion d’André Benedetto : « Plus la tempête est grande sur la scène, plus le héros est malmené, et plus il sert de phare pour faire le point à tous ces immobiles dans le silence de la salle, très agités à l’intérieur d’eux-mêmes et très désemparés. Le théâtre ça les apaise, ça les soulage et ça les éclaire dedans. On peut alors penser qu’ils deviennent un peu meilleurs tous ensemble. » »

PLUSDEOFF.com : « Quelle phrase de votre cru, citation ou règle vous guide dans votre carrière ? »

Antoine Marneur : « « Les doutes, c’est ce que nous avons de plus intime », Albert Camus. »

—Propos recueillis par Walter Géhin, PLUSDEOFF.com

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2 réflexions sur “Antoine Marneur : « Ce qui prime quand j’aborde la direction d’acteur c’est la singularité de chacun. »

  1. Je tiens tout d’abord à féliciter M.Marneur pour son travail et cette magnifique pièce de théâtre qui a su me surprendre et m’émouvoir lors du festival d’Avignon. J’ai eu l’opportunité d’échanger avec cet homme passionné par son métier et passionnant par son discours, je vous souhaite donc le meilleur avenir possible et surtout continuez de nous émerveiller !

  2. Tout d’abord je tiens à féliciter M.Marneur pour son travail et cette pièce fabuleuse qui a su me surprendre et m’émouvoir lors du festival d’Avignon. Cet interview m’a également persuadé sur le fait que vous êtes actuellement l’un de mes metteurs en scène favoris je ne peux donc que vous encourager à continuer votre travail !

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