Lisa_Pajon_Copyright_Jean-Freetz_Deux_freres_et_les_lions

Lisa Pajon : « Le spectacle est un match qui se joue avec le spectateur. »

Elle jouait dans l’une des plus enthousiasmantes et des plus appréciées pièces du dernier Festival, LES DEUX FRÈRES ET LES LIONS. Elle fourmille de projets avec Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, son compère du Théâtre Irruptionnel. Entretien avec la comédienne Lisa Pajon.

PLUSDEOFF.com : « Après avoir joué LES DEUX FRÈRES ET LES LIONS en juillet devant le public réputé connaisseur du Théâtre des Halles à Avignon, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et vous êtes allés en août à la rencontre d’un public disposant peut-être d’un accès moindre au théâtre, à l’occasion d’une tournée dans des villages ou petites villes du Sud-Ouest. S’agit-il de deux expériences radicalement différentes ou bien le rapport au public reste-t-il le même ? »

Lisa Pajon : « Nous avons effectivement joué, après le Festival d’Avignon, le spectacle LES DEUX FRÈRES ET LES LIONS dans le cadre d’une tournée CCAS, tournée financée par le comité d’entreprise des industries électriques et gazières. Ce sont deux expériences différentes mais qui sont à mon avis très complémentaires. C’était pour nous la troisième tournée CCAS avec LES DEUX FRÈRES ET LES LIONS. Je pense qu’elles ont eu un rôle déterminant dans notre manière d’appréhender et de jouer ces 22 représentations dans la petite chapelle du Théâtre des Halles au Festival d’Avignon. Le principe des tournées culturelles de la CCAS est de présenter des spectacles choisis par la CCAS puis programmés dans ses villages vacances en été ou en hiver pour les vacanciers, employés de EDF/GDF. Nous venons sur leurs lieux de vacances et nous jouons notre spectacle dans des espaces qui ne sont pas nécessairement théâtraux. Ces vacanciers ne nous ont pas choisis, ils ne nous connaissent pas, ils ne se sont pas dit : « Tiens, ce soir je vais au théâtre, je me déplace vers ce lieu, je vais voir telle pièce, j’achète ma place… » Nous les prenons un peu par surprise. La représentation va se gagner ou pas, au fur et à mesure. D’autant plus que ces spectateurs de la CCAS n’ont pas forcément les codes et la discipline du spectateur classique. Nous allons doucement nous apprivoiser. Cet exercice, qui n’est pas habituel pour le comédien, nécessite une présence absolue. Il faut être là, avec eux, aujourd’hui, et il faut que l’histoire leur parvienne même si l’esthétisme ou la forme des spectacles accueillis peut parfois décontenancer complètement l’auditoire. Pour certains, c’est la première fois qu’ils voient une pièce de théâtre. Le rapport est donc beaucoup plus animal et franc qu’avec un public de théâtre averti. C’est une relation brute, sans concession. Nous avons particulièrement apprécié ce rapport au public qui n’est pas faussé par le contexte extérieur et les avis qui peuvent parfois influencer grandement les « abonnés » du théâtre. Un article qui tombe et la salle se remplit du jour au lendemain. Pour moi, il est essentiel de jouer pour ces publics de la CCAS, ça me ramène à plusieurs questions : Pourquoi je fais du théâtre ? Pour qui ? Comment je défends et j’explique mon propos ?

Au Festival d’Avignon, le public est un peu biaisé car c’est un endroit que fréquentent assidûment les programmateurs. C’est un festival promotionnel pour les compagnies. Tous les professionnels que nous contactons pendant l’année passent à Avignon à un moment ou à un autre. Si votre spectacle fonctionne bien, vous vous retrouvez avec une salle composée pour moitié de professionnels qui voient des spectacles très régulièrement. Leur fraîcheur et leur innocence sont tout autres ! Il y a toujours des exceptions. Nous sommes tombés à la CCAS sur plusieurs spectateurs qui allaient au théâtre régulièrement, et nous avons rencontré des spectateurs passionnés (programmateurs ou non) qui venaient au Festival depuis une vingtaine d’année tout en continuant à se laisser surprendre.
Dans tous les cas, le spectacle est un match qui se joue avec le spectateur, une barre qu’il faudra tenir pendant toute la représentation. Les spectateurs des tournées CCAS nous ont donné les épaules et la charpente nécessaires pour rencontrer le public d’Avignon. »

PLUSDEOFF.com : « Dans LES DEUX FRÈRES ET LES LIONS, quels aspects du jeu avez-vous particulièrement travaillés avec Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre pour donner au spectateur l’impression d’avoir devant lui des jumeaux ? »

Lisa Pajon : « Le spectateur se rend compte très rapidement qu’il n’a pas en face de lui deux frères jumeaux. Je ne suis pas un homme, et Hédi et moi ne nous ressemblons absolument pas. Mais comme nous sommes au théâtre, c’est possible ! Il suffit de le dire dès le début du spectacle : « Nous sommes frères, frères jumeaux… » et le public va le croire.

Néanmoins il va falloir faire durer cette croyance pendant une heure. Pour cela nous avons travaillé pour respirer ensemble : nous respirons au même moment, à la fin de chaque vers. Nous avons également « choralisé » certains passages du texte, ainsi que nos mouvements. Nous avons mobilisé notre écoute, en essayant d’être, au début du travail, scrupuleusement l’un avec l’autre. Ne faire qu’un. Être ensemble absolument. Le premier commence à développer une idée, une pensée, l’autre la termine. Puis petit à petit, nous avons retrouvé, à l’intérieur de ce chœur, notre singularité, par des inflexions de voix un peu différentes qui donnaient toute sa singularité à cet être bicéphale. »

PLUSDEOFF.com : « Comment s’articule votre collaboration avec Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre à la tête de la compagnie Théâtre Irruptionnel ? »

Lisa Pajon : « C’est une question qui revient régulièrement, tout le monde se la pose, tout le monde nous la pose et nous nous la posons régulièrement. La spécificité du Théâtre Irruptionnel, c’est de travailler sur les textes d’un auteur vivant, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre. On part toujours de là, du texte. Parfois des commandes sont faites à Hédi sur un lieu (les îles anglo-normandes), un sujet (Um Kulthum). Avant qu’il commence à écrire, je l’accompagne pour rassembler la matière, les documents, interviewer, observer et découvrir les endroits ou les personnes qui seront à l’origine du projet.

D’autres fois Hédi écrit sur des sujets plus personnels. Je n’interviens qu’une fois le texte terminé pour que nous réfléchissions ensemble à la distribution ou à l’équipe qui nous suivra sur ce nouveau projet. Je n’interviens pas dans la mise en scène, à l’exception de quelques retours dans les pièces dans lesquelles je ne joue pas. Nous discutons, nous échangeons beaucoup à propos de l’avenir de la compagnie, des nouvelles personnes à rencontrer, des nouveaux territoires où nous nous poserons. En partenariat avec les relations publiques des lieux partenaires, nous aimons inventer ensemble les actions qui pourront se développer en parallèle du spectacle. Nous vivons ensemble cette aventure théâtrale et nous faisons tout pour qu’elle existe et qu’elle dure. »

PLUSDEOFF.com : « Dans un dialogue avec Laetitia Casta enregistré en 2003 pour Arte radio, vous évoquiez votre incompréhension à propos des castings cinéma. Avez-vous pris vos distances avec le cinéma ou bien s’agit-il encore aujourd’hui d’un objectif dans votre carrière ? »

Lisa Pajon : « J’ai effectivement pris mes distances avec le cinéma, même s’il n’y a jamais vraiment eu de rencontre. Ça viendra peut-être plus tard, je suis très lente et je ne suis pas encore rassasiée de théâtre. Cet art, dans toute sa dimension concrète, me convient tout à fait. Ça se construit tous les jours en direct avec le public et je ne suis pas trop contrainte par la technique. »

PLUSDEOFF.com : « Pouvez-vous nous parler de la prochaine création du Théâtre Irruptionnel, LES MYSTIQUES ? »

Lisa Pajon : « Nous en sommes vraiment aux prémices de ce projet. Hédi est encore en écriture actuellement. Nous devrions en lire une première version à la fin de cette année. Nous serons en résidence à la Scène Nationale de Niort et au Théâtre de Barbezieux début 2016 afin de mettre le texte à l’épreuve du plateau, avec un ou deux comédiens et un musicien.

La genèse des Mystiques est liée à la rencontre tardive entre Hédi et son demi-frère Éric Tillette de Clermont-Tonnerre, Dominicain, spécialiste de Catherine de Sienne et ancien directeur des Éditions du Cerf. C’est à la mort de son père en 1997 que Hédi rencontre pour la première fois Éric. À partir de cette date, ils se sont revus régulièrement et ont appris peu à peu à se connaître. C’est parce que Éric s’intéresse aux mystiques, et notamment à Catherine de Sienne, que Hédi se penche à son tour sur le sujet. Une façon pour lui de construire « quelque chose » avec son demi-frère.

Qu’est-ce qu’un mystique ? Pourquoi l’écriture est-elle si importante dans l’aventure mystique ? Pourquoi y a-t-il plus de femmes que d’hommes parmi les mystiques ? Existe-t-il une mystique sans dieu ? Quelles sont la place et l’image du mystique en ce début de XXIème siècle ?
Accompagnés de Sarah Oppenheim, metteuse en scène et dramaturge, nous avons réalisé une enquête qui nous a menés de Niort à Los Angeles, de Catherine de Sienne à Patti Smith, ou encore de Platon à Joël Bousquet. C’est ce voyage que raconte le spectacle LES MYSTIQUES : tentatives multiples pour saisir ces figures d’amour et d’autonomie qui questionnent les grands mystères de l’âme humaine. Qui je suis ? D’où je viens ? Où je vais ? Voyage vers l’indicible qui parce qu’il est voué à l’échec mérite qu’on s’y attèle avec sérieux et enthousiasme. »

PLUSDEOFF.com : « Quelle phrase de votre cru, citation ou règle vous guide dans votre carrière ? »

Lisa Pajon : « Il y a en a plusieurs : « Créer c’est douter, douter c’est créer », Ben. « Ne pouvant élargir le monde réel, élargissons le monde imaginaire », Rousseau. « Trop bons, trop cons », Les Irruptionnels. « La plus grande liberté naît de la plus grande rigueur », Valéry. « À l’école de la poésie, on n’apprend pas : on se bat », Ferré. »

—Propos recueillis par Walter Géhin, PLUSDEOFF.com

Publicités