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Sophie Neveu : « Quand on laisse une trace, c’est de l’art, quand on est vite oublié, c’est du divertissement. »

Elle était à l’affiche d’une des pièces les plus abouties du dernier Festival off d’Avignon, Une heure avant la mort de mon frère. Entretien avec la comédienne Sophie Neveu.

PLUSDEOFF.com : « Comment avez-vous vécu les trois semaines du Festival OFF d’Avignon au théâtre GiraSole ? »

Sophie Neveu : « Comme une seule et belle journée : le même trajet chaque matin, les mêmes habitudes, les mêmes rites oui, car je vis mon art comme un sacerdoce.
Plus sérieusement, le corps a bien évidemment senti, sur la durée, une fatigue certaine, c’est un petit marathon pour nous tous, même pour les spectateurs !
Mais ce qui est magique c’est que le jour de la dernière, on regrette infiniment que ça s’achève…
Avoir une représentation à assurer, ça insuffle obligatoirement une responsabilité et une immense pulsion de vie, ça donne un sens à toute chose.
Sans savoir où on va, car selon moi, là est la beauté du plateau de théâtre, il faut laisser en coulisses ses certitudes, savoir lâcher prise… Sans savoir où on va donc, on sait du moins qui on est et pourquoi on est là !
Et comme le Théâtre GiraSole est cité dans la question, je dois dire qu’ils ont énormément contribué à ce rêve qui a tout de même duré presque quatre semaines…
C’est le plus bel accueil que j’ai connu au Festival, après avoir joué trois fois déjà dans le off sous la direction de Jacques Kraemer, dans Phèdre/Jouvet/Delbo 39.45 en 2007, puis seule en scène dans Kassandra Fukushima en 2012 et 2013.
Ce qui caractérise le GiraSole et qui rend ce lieu si attachant, ce sont les êtres profondément humains qui, assemblés les uns aux autres, constituent une équipe formidablement professionnelle. Ils viennent voir le travail, nous épaulent, nous soutiennent pour faire vivre le spectacle…
Nous avons reçu un accueil fantastique car le texte de Keene est puissant et la mise en scène d’Antoine Marneur percutante, mais combien de « bijoux » dans le off ont souffert d’un manque de public ?
Grâce au Théâtre GiraSole, nous avons eu une pleine visibilité et je suis sincèrement et réellement comblée par cet Avignon. »

PLUSDEOFF.com : « Qu’est-ce qui vous a séduite dans le projet d’Antoine Marneur de mettre en scène le texte de Daniel Keene ? »

Sophie Neveu : « Ce qui m’a séduite d’emblée dans la proposition d’Antoine Marneur, c’est l’écriture bouleversante de cet auteur australien.
Sa traductrice [dans l’édition de 2004 chez Lansman, ndlr], Séverine Magois, fait un travail formidable et il faut absolument lire du Daniel Keene, le dévorer. Ses personnages sont bien souvent exposés à des situations extrêmes, tragiques donc, sans aucune échappatoire possible… Mais dans cet effondrement, ce qui est magnifique c’est de les voir se relever, rester dignes, d’une humanité toute entière.
Et je suis aussi très touchée par le milieu social qu’il dépeint, la classe la plus populaire, venant moi-même d’une famille très érudite mais sans grands moyens financiers.
Dans une société qui nous fait croire tous les jours que « posséder » ou « consommer » est le but ultime, l’oeuvre de Keene est on ne peut plus précieuse.
La façon dont Antoine Marneur aborde le travail m’a également séduite.
C’est un artisan, tout comme moi, qui s’attaque à l’oeuvre à bras le corps. Sans rien fixer émotionnellement, mais en cadrant chaque geste, chaque mouvement spatialement… J’ai personnellement trouvé ma liberté dans cette précision. Et dans les répétitions bien sûr, faire et refaire pour explorer les facettes cachées de celui ou celle qu’on interprète.
Puis quand vient l’heure des représentations, Antoine ne cesse jamais de travailler, il nous observe, nous regarde évoluer, nous fait des notes.
C’est une force selon moi, car il s’attaque à l’éphémère et a conscience que l’oeuvre de théâtre ne vit que par et pour les spectateurs, elle est, de fait, amenée à bouger sans cesse… C’est primordial d’en avoir conscience et de ne jamais « s’installer », se complaire… Le confort au théâtre est toujours mauvais signe selon moi.
Le dernier facteur de séduction est indéniablement l’impossibilité de jouer cette pièce. Je m’entends : j’aime relever des défis, être sans cesse en évolution, en travail, mais à la première lecture de Une heure avant la mort de mon frère, j’ai su qu’on ne pourrait pas tricher…
Et ceci a totalement renforcé mon envie. »

PLUSDEOFF.com : « En quoi le personnage de Sally est-il intéressant à interpréter ? »

Sophie Neveu : « Sally m’a semblé, dès cette première lecture du texte, à la fois très éloignée de moi et toute proche. Sa vie n’est pas du tout la mienne, elle travaille de nuit en usine. Elle n’a jamais connu sa mère et son père a baissé les bras très tôt en sombrant dans l’alcool.
De plus elle est pleine d’amour pour son frère, de désir, un amour interdit et blâmable bien sûr… Mais si sincère.
Il faut donc jouer à être quelqu’un d’autre ! Un personnage en l’occurrence qui n’a absolument pas le même vécu, et c’est un réel travail, auquel on ajoute un soupçon d’alchimie.
Sally m’a conquise dans ses mots mais aussi et surtout dans ses silences… On la croit fragile face à son frère Martin au début de la pièce… Ensuite on avance dans l’oeuvre, et les personnages fatiguent… C’est à ce moment précis qu’elle gagne en détermination, en puissance, c’est une véritable battante !
Elle est à mes yeux un personnage tragique au même titre qu’une Bérénice ou qu’une Phèdre.
Oui, elle a la grandeur d’âme d’une reine.
Voilà pourquoi, quand Antoine m’a offert le rôle, je l’ai reçu comme un cadeau. »

PLUSDEOFF.com : « Lorsque je vous ai croisée dans les rues d’Avignon (c’était en début de Festival), vous étiez très focalisée sur votre personnage de Sally et sur l’énergie qu’il demande. Finalement, êtes-vous allée voir d’autres pièces, et si oui, que recherchiez-vous dans les pièces auxquelles vous avez assisté ? »

Sophie Neveu : « Je n’aime pas me disperser à Avignon, je suis engagée pour jouer avant tout !
Mais j’aime profondément les acteurs et j’ai assisté à quinze spectacles lors de cette édition. Heureusement pour moi, ce fut une bonne pioche !
Néanmoins, quatre d’entre eux sont sortis du lot à mes yeux, sans classement aucun car ils m’ont tous atteinte intimement, je les appelle mes « coups au cœur »: —On ne l’attendait pas ! de Stig Larsson, mis en scène par Jorge Lavelli, le spectacle est féroce, les quatre jeunes acteurs incroyablement généreux et talentueux… Un choc absolument nécessaire… —Fille du paradis d’après Putain de Nelly Arcan, également joué au GiraSole dans une magnifique adaptation et mise en scène d’Ahmed Madani, et avec la diablement pure et lumineuse Véronique Sacri… —Le prince travesti de Marivaux, mise en scène de Daniel Mesguich, un de mes maîtres de théâtre au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique. J’aime son univers, l’excellence d’un jeu hyper-théâtral lorsqu’il est totalement maîtrisé et assumé. La distribution est très juste et j’ai découvert William Mesguich que je n’avais jamais vu jouer… Une réelle présence, il est monstrueusement cynique, inquiétant et malgré tout, si touchant… —Souterrain Blues de Peter Handke, avec cette langue cruellement concrète et mystique à la fois… Et l’indescriptible élégance et force de conviction de Yann Collette…
J’ai trouvé dans ces quatre spectacles ce que je viens chercher au théâtre :
tout d’abord, et surtout, une vraie théâtralité ! Et ce tandis que les médias —et j’inclus malheureusement la télévision et le cinéma où grouille un réalisme bien souvent médiocre— vulgarisent tout.
Ensuite, j’ai éprouvé de réelles émotions, une catharsis obligatoire.
Je ne vais d’ailleurs jamais au théâtre pour réfléchir, j’exige d’être ébranlée, de ressentir intimement un petit tremblement de terre… Ensuite, il faut digérer les choses… À son rythme…  Là commence la réflexion profonde.
Selon moi, quand on laisse une trace, c’est de l’art, quand on est vite oublié, c’est du divertissement.
Là est la différence fondamentale à mon sens.
Et je respecte ceux qui aiment se divertir mais moi, ça ne me fait pas avancer, c’est aussi simple que ça… »

PLUSDEOFF.com : « Vous rappelez-vous dans quelles circonstances votre désir de devenir comédienne s’est formé ? »

Sophie Neveu : « Comme le dit Picasso : —Dans chaque enfant il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant.
Ma grand-mère est sans doute à l’origine de tout.
Elle m’a bercée dans mon enfance de chansons qu’elle m’a transmises, de textes… À 93 ans, sa mémoire était infaillible et elle chantait comme elle respirait.
Elle m’accompagne en pensées à chaque représentation…
Elle m’a vu préparer le Conservatoire National et y rentrer, vis-à-vis d’elle ce fut une de mes plus grandes fiertés.
Et cette école m’a bien évidemment aidée à me décider, à me lancer…
Mes parents m’ont toujours soutenue mais n’étant pas du métier, ils avaient peur pour mon avenir.
Et en étant réaliste, c’est une profession où on rame, où on galère, il faut s’accrocher et ne rien lâcher.
Surtout pour les actrices qui sont si nombreuses quand les rôles féminins sont moins présents. C’est un métier très difficile pour les femmes.
Bien qu’elles soient selon moi plus travailleuses et plus talentueuses… C’est mon point de vue, j’assume totalement ! »

PLUSDEOFF.com : « Quelles ont été les rencontres décisives au cours de votre formation et de votre carrière ? »

Sophie Neveu : « Je suis obligée d’avoir une pensée pour mon professeur de français en 6ème, Martine Soguet, qui m’a entraînée dans son atelier théâtre jusqu’en 3ème.
Pas une année de ma vie ensuite n’a existé sans théâtre.
Je pense également et immédiatement à Nada Strancar, comme une évidence : mon maître de théâtre en 2ème année au Conservatoire National… C’est une femme que j’admire en tant qu’actrice, et dont l’apprentissage et les conseils m’accompagneront toujours.
Ensuite Jacques Kraemer, sous la direction duquel j’ai joué deux fois.
La rencontre avec Jacques est fondamentale car ce fut avant tout mon premier employeur en tant qu’interprète en 2006, il m’a choisie et c’est très symbolique pour moi.
Il a par la suite écrit un texte en 2011, suite à la catastrophe de Fukushima. Ce fut un honneur de me voir offrir cette partition et de dire oui au seule en scène Kassandra Fukushima. C’est une parfaite écoute qui nous unit dans le travail. Et un profond respect, nécessaire selon moi à tout échange.
Ma rencontre avec Jorge Lavelli et sa collaboratrice, Dominique Poulange, fut elle aussi essentielle. J’ai eu la chance de jouer dans deux de ses mises en scène et je peux vous assurer qu’une telle rencontre ne peut que transformer positivement l’artiste qu’on est. C’est un immense privilège que j’ai eu et j’en suis pleinement consciente.
Je tiens aussi à évoquer Christiane Cohendy et Sylvie Debrun, deux grandes actrices avec lesquelles j’ai eu la chance de partager le plateau à deux reprises, dans un Pirandello puis un Gorki, sous la direction de Gilberte Tsaï.
Christiane nous a d’ailleurs offert sa voix pour Kassandra Fukushima,où l’on peut l’entendre dans le rôle de Clytemnestre…
Vous savez, quand on débarque comme jeune comédienne dans une distribution, être épaulée, soutenue, conseillée par des aînées talentueuses et bienveillantes, c’est rare et précieux à la fois. »

PLUSDEOFF.com : « Avec quels metteurs en scène rêvez-vous de travailler, et pourquoi ? »

Sophie Neveu : « Mes rêves de travail sont à ma mesure car j’aime que les rêves se réalisent !
Retravailler avec ceux que j’ai déjà cités, Jorge Lavelli, Jacques Kraemer, Antoine Marneur, revisiter des valeurs sûres en quelque sorte…
Et pour les nouvelles rencontres, j’ose faire confiance à mon travail et à la vie.
D’ailleurs je prépare mon départ pour la Villa Médicis, un ami auteur m’accueille là-bas dans l’objectif d’une future alliance de travail.
Et je suis aussi chanteuse ! Nous développons donc l’idée d’un spectacle musical.
Et peut-être un jour mettre en scène moi-même, qui sait ?
C’est un désir qui prend son temps mais va grandissant.
Mon métier tout entier est un rêve… Mais un rêve qui se travaille au quotidien, il faut s’en donner les moyens… »

PLUSDEOFF.com : « Quelle phrase de votre cru, citation ou règle vous guide dans votre carrière ? »

Sophie Neveu : « —Ma patrie est le théâtre, Maria Casarès. —Quand je vis je ne me sens pas vivre. Mais quand je joue c’est là que je me sens exister, Antonin Artaud.
Deux immenses artistes qui m’ont énormément influencée et guidée dans ma passion du théâtre, dans la passion d’une vie dévouée à son art. »

—Propos recueillis par Walter Géhin, PLUSDEOFF.com

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