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Jérémie Le Louët : « Ubu roi est un appel à la liberté créatrice. »

Il a d’hardies idées de mise en scène, des fulgurances dans le jeu et a su s’entourer pour bâtir la non moins intrépide Compagnie des Dramaticules. Figure marquante de la scène française, le comédien et metteur en scène Jérémie Le Louët, dont l’UBU ROI se dirige couvert d’éloges vers la 50ème édition du Festival OFF d’Avignon¹, nous accorde un nouvel entretien.

Teaser de l’Ubu Roi des Dramaticules par la Compagnie des Dramaticules [sur Vimeo].

PLUSDEOFF.com : « MACBETT en 2005, RICHARD III en 2012, UBU ROI maintenant. En quoi le thème de l’ascension par le crime vers le pouvoir, et l’exercice tyrannique de ce pouvoir, est-il intéressant d’un point de vue théâtral ? »

Jérémie Le Louët : « C’est une thématique éternelle, c’est l’Histoire de l’humanité. Elle a toujours passionné les hommes, au-delà des scènes de théâtre. On y retrouve la vanité, l’embrigadement des hommes, la cruauté, le remord… Personnellement, j’ai été très marqué par ces célèbres vers de Macbeth :

La vie n’est qu’une ombre qui marche, un pauvre acteur
Qui se démène et se pavane sur la scène du monde, son heure durant,
Et puis on n’en parle plus. C’est la fable,
Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur,
Et qui ne veut rien dire.

Ces vers hantent tous mes spectacles. Shakespeare évoque, bien sûr, la condition dérisoire de l’homme et le chaos de l’existence, mais il envisage aussi la vie comme une scène de théâtre, et regarde l’homme ayant pêché par vanité comme un pitoyable cabotin. Au théâtre, j’aime ce rapprochement entre réalité et fiction.
Dans les farces et les tragédies sur le pouvoir, c’est le champ de la manipulation qui m’intéresse. La représentation est une manipulation et le spectateur y est invité à se positionner, à exercer un sens critique. Macbett, Richard III, Ubu roi mettent en parallèle le rôle de l’individu dans l’Histoire et celui du spectateur dans la représentation. C’est, pour moi, l’essence du théâtre. »

PLUSDEOFF.com : « Pourrait-on dire que la Compagnie des Dramaticules poursuit sa route dans un esprit « à la Jarry », faisant fi du conformisme et des froissements de tôle qui peuvent en découler, avec notamment la prise de risque qu’est le très offensif AFFREUX, BÊTES ET PÉDANTS ? »

Jérémie Le Louët : « Tout à fait, les questions du conformisme et du formatage sont toujours au cœur de nos réflexions, même si nous avons pu constater que certains programmateurs jugeaient ces questions embarrassantes. Ubu roi est un appel à la liberté créatrice. Aujourd’hui, les artistes doivent de plus en plus se soumettre à des critères de format, de genre, de mode… La frilosité ambiante et la dictature du « produit culturel » l’imposent. Notre spectacle Affreux, bêtes et pédants s’attaquait aux postures et au paramétrage des désirs. L’Ubu roi des Dramaticules s’inscrit dans cette dynamique : libre, non linéaire et affranchi de toute révérence. Je crois que le projet de Jarry était de détruire le théâtre dans ses aspects les plus repoussants, c’est-à-dire sa mauvaise tradition, ce qui est sclérosé, figé. Notre spectacle prône la destruction de la théâtralité par la théâtralité. C’est à la fois une satire et un hommage. »

PLUSDEOFF.com : « Votre compagnie s’appuie depuis ses débuts sur un noyau dur de comédiens. Pouvez-vous esquisser un portrait des comédiens qui jouent UBU ROI ? »

Jérémie Le Louët : « Difficile de résumer chacun en quelques mots. J’aurais trop peur de les caricaturer, de les réduire à des « types » d’acteurs, ce à quoi nous tentons d’échapper en revendiquant une palette de jeu très large. Dans L’Ubu roi des Dramaticules, nous sommes six comédiens avec des tempéraments très différents : Julien Buchy, Anthony Courret, Jonathan Frajenberg, David Maison, Dominique Massat, et moi-même. Mais ce noyau ne serait pas complet si je ne nommais pas aussi Thomas Chrétien et Simon Denis, respectivement créateur lumière et créateur son de la compagnie, et régisseurs qui sont avec nous sur scène dans ce spectacle. Je crois que nous partageons tous le même regard critique sur notre métier, la même générosité sur le plateau et un sens aigu de l’autodérision. »

PLUSDEOFF.com : « Vous reprenez cette année LE HORLA que vous avez créé en 2010. Est-ce un rôle qui exerce une sorte de possession sur vous ? »

Jérémie Le Louët : « Non, c’est un rôle puissant mais je n’assimile pas le travail de l’acteur à un envoûtement. Il faut être en pleine possession de ses moyens pour porter ce texte, cette intensité qui s’élève jusqu’à la transe. Quand j’utilise le mot « transe », je ne parle pas d’hystérie mais d’une hyper-maîtrise qui permet un dépassement de soi-même. Posséder le rôle est donc pour moi l’enjeu, et non pas l’inverse. Après cinq années de tournée, c’est un spectacle qui reste très périlleux, tant au niveau de son interprétation que de sa réalisation technique. C’est, je crois, ce qui fait sa vitalité et sa force. »

PLUSDEOFF.com : « Le répertoire de la Compagnie des Dramaticules s’étend chaque année. Avez-vous déjà en tête une liste de pièces que vous souhaitez mettre en scène dans les années à venir, ou bien le choix des pièces s’effectue de manière plus erratique, selon l’évolution de vos inspirations au fil du temps ? »

Jérémie Le Louët : « Mon rapport au théâtre a toujours été d’ordre sacré : rapport à la langue, au geste, au cérémonial de la représentation. Macbett, Hot House, Salomé, Le Horla, Richard III se sont inscrits dans ce rapport à la théâtralité. Avec Affreux, bêtes et pédants et notre Ubu roi, nous opérons une désacralisation, une destruction. Richard III a marqué la fin d’un cycle : nous étions au cœur d’un texte biblique très puissant qui se terminait par un appel au chaos. Après Richard III, nous sommes partis de ces ruines pour reconstruire autre chose. Je n’ai pas une liste de pièces à « monter » dans les années à venir. Chaque création ouvre des perspectives nouvelles. Affreux, bêtes et pédants a fait naître L’Ubu roi des Dramaticules. Ce dernier nous entraînera vers Don Quichotte, que je mettrai en scène à l’été 2016 au Festival Les fêtes nocturnes de Grignan et qui sera en tournée en 2016/2017. »

¹ L’UBU ROI DES DRAMATICULES est joué lors du Festival OFF d’Avignon 2015 au théâtre GiraSole, à  22h30, du 4 au 26 juillet.

—Propos recueillis par Walter Géhin, PLUSDEOFF.com

Crédit photo: Compagnie des Dramaticules.
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