Andromaque_off_2015_compagnie_viva

ANDROMAQUE / m.e.s Anthony Magnier

Anthony Magnier aime décidément mener les pièces qu’il met en scène sur des terrains peu explorés. Sa précédente création, UN FIL À LA PATTE, révélait l’émotion amoureuse dans un Feydeau qui est lu d’habitude comme une partition purement comique. Voici qu’au chant autant poétique que mortuaire de la tragédie ANDROMAQUE, Magnier accole une mise en scène audacieusement charnelle.

La chair ouvre la pièce. Un coup de tonnerre rompt le silence et le noir de la nuit, et elle apparaît, bouillonnante, telle un magma informe. S’agit-il des corps qui jadis ont jonché le sol de Troie et qui hantent encore l’esprit d’Andromaque, ou bien des quatre protagonistes qui se débattent, prisonniers d’un destin qui poussera, jusqu’aux plus tragiques extrémités, les intermittences du coeur ? Qu’importe, c’est annoncé : la chair sera la matière dont Magnier va nourrir sa mise en scène. On verra Hermione [jouée par Pauline Bolcatto], nue, se dresser hors d’une baignoire encore fumante. Une nudité qui rappelle que si Hermione est une Princesse dont la main vaut alliance avec les Grecs, elle est aussi une jeune femme dont les appâts, s’ils laissent insensible Pyrrhus [Anthony Magnier], ne sont sans doute pas étrangers aux tourments qui agitent Oreste [Julien Saada].

Dans un format court (1h40), Magnier ose, et parfois voit et va plus loin que le texte. Pyrrhus cède à l’appel de la chair, encore elle, et se rue fiévreusement sur Andromaque [Moana Ferré] jusqu’à la forcer à un rude baiser. Hermione achète d’un baiser l’engagement d’Oreste à assassiner Pyrrhus. Il faut encore que les corps se percutent lorsque Hermione voit une dernière fois le roi d’Épire : elle frappe son dos autant qu’elle l’étreint.

La chair clôt la pièce. Oreste, régicide, ayant perdu Hermione, est saisi d’une folie à l’explosion toute physique. Dans ce corps effondré et détraqué, on devine déjà un magma informe.

Une telle mise en scène d’ANDROMAQUE, qui revêt autant les personnages d’un corps charnel, exige une interprétation incarnée. Et l’on ne peut qu’être frappé par le jeu de Moana Ferré et Pauline Bolcatto, Andromaque et Hermione d’exception. Les deux comédiennes sont admirables de précision et de véracité dans les infinies variations des âmes en cette funeste journée. Anthony Magnier prête à Pyrrhus sa présence sur scène et une voix profonde, forgée par le règne, la guerre et la douleur que lui inflige son amour pour Andromaque. Julien Saada se signale particulièrement dans la scène finale où Oreste sombre dans la folie. On notera aussi que les rôles des confidents Pylade, Cléone, Céphise et Phoenix sont fondus en un seul, tenu par Nathalie Lucas.

Anthony Magnier, avec la complicité de Marc Augustin-viguier aux lumières et Mathias Castagné à la musique, prend à contre-pied sa mise en scène charnelle par une scénographie dont la froideur et le somptueux dépouillement font surgir une suite de tableaux saisissants. Le plus beau se compose, Hermione excitant Oreste au régicide, sous une pluie de cendre ; celle qui de Troie avait couvert les tours n’a-t-elle jamais cessé de tomber ?

Walter Géhin, PLUSDEOFF.com

ANDROMAQUE / Festival OFF d’Avignon 2015 : au Théâtre de l’Oulle à 16h45 / Compagnie Viva / Mise en scène : Anthony Magnier / Avec : Pauline Bolcatto (Hermione), Moana Ferré (Andromaque), Nathalie Lucas (Les Confidents), Anthony Magnier (Pyrrhus) et Julien Saada (Oreste) / Scénographie : Anthony Magnier et Maxime Kurvers / Création sonore et musique : Mathias Castagné / Création et régie lumière : Marc Augustin-Viguier / Effets scéniques et régie plateau : Yves Derrien / Costumes : Mélisande De Serres.
Festival OFF d’Avignon 2016 : au Théâtre de l’Oulle à 17h10 (durée 1h35, jours pairs)

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10 réflexions sur “ANDROMAQUE / m.e.s Anthony Magnier

  1. Jolie critique, qui rend bien hommage à cette pièce. Vous oubliez toutefois de citer l’excellent travail de Maxime à la scénographie. La machinerie de ce spectacle est un condensé de tout ce qui fait le théâtre ; et les 2 machinistes au plateau font – eux aussi – un énorme boulot.

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