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David Legras : « Réinventer l’espace sérieux de la réflexion politique en terrain de jeu et de fête. »

En juillet dernier je rapportais les belles qualités de sa nouvelle création, d’après Aristophane, ON MARCHE SUR LA TÊTE !, qui était alors jouée au Festival OFF d’Avignon devant un public enthousiaste. Le metteur en scène et comédien David Legras nous parle de la genèse de cette création, et de son actualité.

PLUSDEOFF.com : « Quel est votre bilan du Festival OFF d’Avignon 2014 ? »

David Legras : « Tout dépend de quel bilan on parle ! Pour parler de ce qui m’importe avant tout, je crois que le spectacle a « pris » pour reprendre une métaphore culinaire chère à Aristophane. Et cela reste encore une des magies de ce festival : présenter une création — donc encore vierge de toute médiatisation — sans que personne n’ait été « vu à la télé », sans « tête d’affiche » — puisque l’on ne peut pas dire qu’ici l’auteur lui-même soit en tête du box-office — et en moins de trois semaines remplir une salle de plus de cent places. Je ne sais pas si ce petit miracle peut se produire ailleurs.

Pour ce qui est d’un autre bilan peut-être moins positif, il faut savoir qu’une compagnie présentant un spectacle entièrement autofinancé, dans une salle de spectacle digne de nom, où tout le monde est correctement payé et logé, est dans l’obligation, si elle espère équilibrer son budget sur l’exploitation avignonnaise, de quasiment remplir sa salle du début à la fin festival.

Mais au final, si créer ON MARCHE SUR LA TÊTE ! en Avignon était un risque à la fois financier et artistique, je suis heureux du succès populaire de la pièce et de ses retombées artistiques. D’ailleurs, je suis sorti du festival avec un spectacle sur lequel j’avais envie de continuer à travailler, avec une équipe dont je suis très content et avec des retours positifs et enthousiastes des spectateurs comme des professionnels. »

PLUSDEOFF.com : « Quels moteurs vous ont incité à monter ON MARCHE SUR LA TÊTE ! qui est une pièce de théâtre engagée ? »

David Legras : « La colère. Colère devant des inégalités toujours plus prodigieuses. Et puis ma stupéfaction que dans notre si beau pays, et deux siècles après une Révolution, des millions d’individus en galère se résignent, comme devant une fatalité, qu’une poignée de leurs congénères vivent à leurs côtés comme des dieux et décident pratiquement de leur sort.

Mais dans notre époque plutôt morose et sans idéal, j’avais en même temps terriblement envie de gaieté et d’optimisme. Et c’est là tout le génie d’Aristophane : parvenir à nous faire rire d’un sujet aussi rébarbatif que l’argent et son inégale répartition. Il nous invite à le suivre dans son monde utopique. C’est tout simplement jubilatoire.

Enfin il y a le hasard. Lorsque, sur le conseil d’un patron d’une banque française féru de théâtre (nos idées nous sont parfois soufflées de là où on s’y attend le moins), je me plonge dans l’oeuvre d’Aristophane et que je tombe stupéfait sur un texte écrit il y a 25 siècles, mais qui semble avoir été écrit par le chef de file d’un des mouvements des Indignés qui fleurissent alors aux quatre coins du monde, nous sommes en pleine crise de la dette grecque et Stéphane Hessel vient de sortir son INDIGNEZ-VOUS ! J’ai profité de cette étrange conjonction de planètes pour me lancer dans l’aventure.

Du coup, j’ai choisi de mettre en scène la fable dans le monde contemporain. Sur un plateau encombré d’ordures, des clochards — tout droit sortis des coins de nos rues, des « invisibles » momentanément placés sous les projecteurs — s’amusent, le temps d’une parenthèse onirique, à transformer la scène urbaine en théâtre utopique et à s’inventer un monde meilleur. »

PLUSDEOFF.com : « Sur combien de temps s’est étalée l’écriture de la pièce, quelles ont été les difficultés de cette écriture à partir de textes d’Aristophane ? »

David Legras : « Entre ma première lecture des pièces et les dernières modifications du texte de ON MARCHE SUR LA TÊTE ! — intervenues au cours des répétitions —, on peut dire que l’écriture s’est « étalée » sur deux ans et demi. Mais cette longue gestation ne rend compte en aucune façon des éventuelles difficultés que j’ai pu rencontrer.

En lisant le PLOUTOS, j’ai tout de suite été séduit par la modernité du propos. Mais je trouvais que d’autres pièces comme LA PAIX et LES GUÊPES, traitant par endroits d’enjeux similaires, le faisaient parfois de manière plus incisive ou sur un ton plus burlesque. Aussi l’idée m’est venue de faire un montage qui garde la structure dramaturgique du PLOUTOS, mais qui intègre et s’enrichisse de situations ou simplement de tirades, issues de ces deux autres comédies.

J’ai également choisi de supprimer le choeur, qui dans le théâtre antique commente l’action. Ce choeur tend d’ailleurs à disparaître dans les dernières pièces d’Aristophane, c’est le cas du PLOUTOS qu’il écrit à la fin de sa vie. De même, j’ai préféré transposer certaines expressions aux références devenues parfois incompréhensibles aujourd’hui. Mais je me suis gardé de toute actualisation proprement dite. Je voulais absolument préserver l’universalité du propos.

J’avais donc un double souci : d’une part, moderniser le propos pour le rendre audible et compréhensible aux spectateurs, et d’autre part, garder son atemporalité et sa trans-historicité. Mais la principale difficulté tenait à la traduction. Aucune — et je crois en avoir lu quatre de PLOUTOS — ne me satisfaisait pleinement. Aussi me suis-je autorisé, là encore, à faire ma propre cuisine. Après toutes ces licences je dois dire que j’ai été heureux de voir des professeurs de Lettres Classiques, dont un avait lui-même traduit ces pièces avec ses élèves, revenir voir une deuxième fois la pièce avec enthousiasme. »

PLUSDEOFF.com : « En tant que metteur en scène, quels aspects du jeu avez-vous particulièrement travaillé avec les autres interprètes de la pièce ? »

David Legras : « En préambule je précise qu’avec un metteur en scène qui s’autorise à faire l’acteur, je crois qu’ici, plus que jamais, la distribution a été primordiale. Les cuisiniers le disent bien, si vous n’avez pas les bons produits…

Ceci dit, en dépit de l’esprit carnavalesque que je recherchais dans la mise en scène — certains tableaux de Bruegel m’ont inspiré —, il a fallu faire entendre un texte qui n’est pas d’une langue usuelle et quotidienne : malgré sa trivialité, la langue d’Aristophane est très poétique et métaphorique, et certaines tirades relèvent parfois de débat ou d’agôn philosophique.

C’est donc grâce à ce travail sur le grotesque corporel et sur la savoureuse langue d’Aristophane que les comédiens ont pu réinventer l’espace sérieux de la réflexion politique en terrain de jeu et de fête. »

PLUSDEOFF.com : « Quels sont vos projets de comédien et de metteur en scène ? »

David Legras : « ON MARCHE SUR LA TÊTE ! va bien-sûr se rejouer au Festival d’Avignon 2015. Puis, comme cela semble se dessiner, la pièce devrait se reprendre sur Paris. Parallèlement, la tournée de MAIS N’TE PROMÈNE DONCPAS TOUTE NUE ! de Feydeau se poursuit aux quatre coins de la France.

Enfin, j’ai la chance d’être distribué dans CRIME ET CHÂTIMENT de Dostoïevski, adapté et mis en scène par Virgil Tanase, qui va également partir en tournée. »

—Propos recueillis par Walter Géhin, PLUSDEOFF.com

Crédit photo : Karine Letellier 
(David Legras dans ON MARCHE SUR LA TÊTE !)
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