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HENRY VI / m.e.s Thomas Jolly

HENRY VI, fresque historique de William Shakespeare, était joué à la FabricA par la compagnie La Piccola Familia du metteur en scène Thomas Jolly, dans le cadre du Festival IN d’Avignon. La critique.

Le triomphe de la lumière

Cet HENRY VI d’Avignon, ses 15 actes et ses 80 scènes, ses presque 18 heures, ses sept entractes, les bas de contention du public, les 32 ans du metteur en scène Thomas Jolly face à un monument shakespearien, les spectateurs gisant vaincus sur l’herbe tiédie par la nuit, tout cela avait de quoi tourner la tête des commentateurs. Le morceau à peine avalé, ils sont nombreux à s’être précipités dans la célébration d’un « marathon théâtral. » C’est saluer la performance, le caractère spectaculaire, mais c’est surtout passer à côté de l’essentiel.

Il faut d’abord rappeler un fait qui est parfois étrangement oublié : le texte est de Shakespeare. Thomas Jolly pourrait être le meilleur metteur en scène qui soit, les comédiens les plus talentueux, si le spectateur se flatte de trouver dans une fresque historique, de dix mille vers, le rythme que soutiennent certaines séries TV réussies, c’est que bien avant leurs scénaristes, Shakespeare maîtrisait, même au long cours comme dans HENRY VI, le découpage de l’action, la transition entre comédie et tragédie,  en somme l’art de captiver l’attention du spectateur.

Maintenant que ce que l’on doit à Shakespeare a été rendu à Shakespeare, attribuons à Thomas Jolly ce qui doit lui être attribué : de l’inventivité pour entretenir le rythme qu’imprime le texte de Shakespeare, en menant de front mise en scène, scénographie et lumière (pour cette dernière, avec  Léry Chédemail et Antoine Travert).

Cet HENRY VI, constatation paradoxale à propos d’une pièce qui ne cesse de s’assombrir, marque le triomphe de la lumière. Rares sont les pièces qui en auront tiré un tel parti. C’est notamment là que réside, loin de toute considération basique de marathon théâtral, l’intérêt de la longueur de la pièce : multiplier les variations jusqu’au prodige. Si la lumière érige des bâtiments ou dresse un champ de bataille ensanglanté, son rôle ne se limite pas à épauler la scénographie et le jeu. Son omniprésence protéiforme semble être la manifestation du Dieu qu’invoquent les personnages dans l’espoir d’infléchir leur fortune, et qui décide de leur sort en les baignant dans un halo de gloire ou de défaite.

La direction d’acteur est ici gestionnaire des efforts. Il serait bassement flatteur de prétendre que les comédiens brûlent les planches. Et brûler les planches reviendrait à se brûler les ailes dans un exercice si étendu. La voix de Henry VI, parfois aussi chancelante que son trône, rappelle qu’il vaut mieux tenir que courir.

Le jeu n’est pas flamboyant mais régulier. Thomas Jolly lui donne du relief par quelques astuces aux ficelles quelquefois trop voyantes. Certains personnages adoptent une diction baroque, où le classicisme est truffé de césures et intonations déroutantes, baroque que l’on retrouve dans les costumes, la mise classique des pairs de la Cour d’Angleterre contrastant par exemple avec celle de Jeanne d’Arc, perruque bleue et protections de roller en guise d’armure.  L’image qui est donnée de la cour d’Angleterre, austère est à l’opposé de celle de France, bouffonne et paillarde. Les scènes de bataille voient leurs mouvements amplifiés par la musique ainsi que le remplacement des épées par des rubans empruntés à la gymnastique rythmique.

L’inventivité de Thomas Jolly se manifeste avec le plus d’à propos dans la volonté d’être didactique. D’abord par l’ajout  d’un personnage qui devient le chouchou du public à en croire les réactions enjouées de ce dernier. Une oratrice [jouée par Manon Thorel] dont le blanc du visage et des mains se détache de son habit noir dans l’obscurité au milieu de laquelle elle se présente, s’amuse du temps déjà passé par les spectateurs devant la pièce, et de celui qui reste, glose sur une scène coupée, ou de certains costumes créés par les comédiens, et résume, quand la situation se complique, les faits marquants et les forces en présence. La cour d’Henry VI est secouée par la lutte de deux partis, celui des Lancastre, à la rose rouge, et celui des York, à la rose blanche. Pour plus de clarté, et parce que certains passent d’un camp à l’autre, ces couleurs sont discrètement présentes dans les costumes, là une cravate, ici plus simplement un ruban. Puis un arbre généalogique fait son apparition, écrit de guingois, lorsque Mortimer et le Duc d’York ruminent à propos d’un trône qui leur revient.

La scénographie qui, procédé maintenant courant, à un mobilier bien défini substitue des éléments multi-fonctions, donne le meilleur d’elle-même dans un tourbillon entre cour de France et cour d’Angleterre dans la quatrième partie.

Le vrai mérite de cette version d’HENRY VI est d’exploiter le rythme que contient intrinsèquement le texte de Shakespeare, et de lui adjoindre un mouvement graphique continu. Sans atteindre des sommets dans la novation, cet HENRY VI montre le chemin vers ce qui incitera un nouveau public à découvrir des classiques.

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