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Guillaume Corbeil : « Un texte de théâtre est un terrain de jeu plus qu’un mode d’emploi. » // Claude Poissant : « C’est l’obsession de l’image qui s’empare de la scène. »

Et si l’une des pépites du Festival OFF d’Avignon 2014 venait du Québec ? CINQ VISAGES POUR CAMILLE BRUNELLE, pièce qui sera jouée à La Manufacture/Patinoire à 12h25, pourrait bien être l’une des révélations de cette édition. Interview croisée de Guillaume Corbeil, l’auteur, et de Claude Poissant, le metteur en scène.

PLUSDEOFF.com : « Guillaume Corbeil, pouvez-vous nous éclairer quant au titre de la pièce, CINQ VISAGES POUR CAMILLE BRUNELLE ? »

Guillaume Corbeil : « Ce serait compliqué de le faire sans tomber dans ce qui serait du jargon pour qui n’aurait pas vu le spectacle. Disons simplement que ces visages sont pour Camille Brunelle, donc on les lui impose : les cinq personnages du spectacle, en cinq actes, reprennent cinq fois une suite de photos d’un événement (duquel Camille Brunelle n’est qu’une figurante) pour le lire autrement : il façonne la réalité comme les multiples visages de Camille Brunelle. »

PLUSDEOFF : « Claude Poissant, qu’est-ce qui vous a séduit dans le texte de Guillaume Corbeil, que vous a-t-il évoqué lors de vos premières lectures ? »

Claude Poissant : « Le texte de Guillaume ose. Il ne fait pas de cadeau. Son écriture syncopée, informelle, mesurée, plastique qui utilise les codes du réseau social n’a de séduisant que le voyeurisme du spectateur. Des beaux jeunes trentenaires se montrent, s’exhibent, s’assument et creusent avec assurance et compétitivité le sillon de leur superficialité, de leur éphémère et presque imaginaire gloire, de leur spectaculaire banalité et de leur narcissisme partagé, voilà qui est confrontant. Mais pourtant, pas de jugement, pas de morale, un constat pur et dur ou drôle et dévastateur, c’est selon. »

PLUSDEOFF.com : « Quelles ont été vos impressions lorsque vous avez assisté à la première représentation de la pièce ? Qu’appréciez-vous dans la mise en scène de votre texte par Claude Poissant ? »

Guillaume Corbeil : « Durant les répétitions, Claude me demandait souvent comment je voyais le spectacle, si le spectacle qu’il créait était conforme à ma vision. La vérité c’est que je ne voyais pas le spectacle, et non pas parce que je n’en étais pas capable, mais parce que je ne voulais pas le voir. Pour moi, un texte de théâtre est un terrain de jeu plus qu’un mode d’emploi. Il demande à ce que tous les artistes investissent les trous et répondent aux questions posées par le texte. Pour répondre à la question, j’ai souvent été surpris par les chemins qu’empruntait Claude, donc ravi. »

PLUSDEOFF.com : « Quels aspects de leur jeu avez-vous particulièrement travaillés avec les comédiens de la pièce ? »

Claude Poissant : « Les comédiens se devaient d’être très physiques, dansants presque, rarement illustratifs, investis d’une douloureuse légèreté et performants dans la livraison (l’offrande) du texte. Le spectacle dure 65 minutes et les comédiens, exigeants,  s’imposent  au public à un rythme haletant et dans un jeu très complice, presque comme un kidnapping. »

PLUSDEOFF.com : « Pensez-vous que la surenchère dans l’exposition de la vie privée, à travers la publication de « selfies » et plus récemment de « sexfies », est un effet de mode ou qu’elle va s’ancrer dans les habitudes ? »

Guillaume Corbeil : « Si Facebook a connu un succès si foudroyant, c’est qu’il répondait à un besoin. Les réseaux sociaux n’ont pas créé de phénomènes, ils ont répondu à des obsessions propres à notre époque : regarde-moi, approuve-moi, aime-moi. En ce sens, on ne peut pas parler de mode, qui est davantage un consensus arbitraire. Le phénomène n’est donc selon moi pas appelé à disparaître, mais à se transformer. »

PLUSDEOFF.com :  « Quel rôle joue la vidéo dans votre mise en scène de CINQ VISAGES POUR CAMILLE BRUNELLE ? »

Claude Poissant : « La vidéo, qui est d’abord et avant tout un travail photographique, joue un rôle crucial dans le texte de Guillaume corbeil. Elle joue un personnage en soi, elle pose des miroirs comme des pièges, tente d’être complémentaire, complimentaire, charmeuse, cruelle et jamais compassive. Dans les différentes parties de la pièce, la vidéo passe de son absence à sa présence quotidienne (des photos très i-phone) à sa construction esthétique (images léchées). Puis c’est l’obsession de l’image qui s’empare de la scène jusqu’à ce que la scène devienne elle-même narcissique et se contente, en conclusion, d’elle-même comme image unique. »

PLUSDEOFF.com : « Que représente pour vous, auteur québécois, de voir sa pièce jouée au Festival OFF d’Avignon ? »

Guillaume Corbeil : « J’ai récemment participé au Jeux de la francophonie, qui cet automne se tenaient à Nice, et ce qui m’a d’abord et avant tout frappé, c’est la méconnaissance des cultures francophones les unes des autres. J’ai toujours été déçu de voir les productions culturelles québécoises plus ou moins ignorées par la France, le foyer de la francophonie, pour me rendre compte que j’ignorais de la même façon celles des autres pays francophones, plus particulièrement ceux de l’Afrique. De voir ma pièce jouer à Avignon, c’est donc une occasion de créer des ponts (à Avignon, comme c’est mignon). De me faire entendre, oui, mais aussi d’écouter les autres. »

PLUSDEOFF.com :  « Quel accueil le public a-t-il réservé à la pièce au Canada, notamment la partie du public incarnée par les personnages de la pièce ? »

Claude Poissant : « Le public a réagi. Dans tous les sens. Toutes les générations y ont trouvé réflexion, certains ont été fortement bousculés, d’autres ont été confrontés. Certains probablement amusés. Et les plus jeunes se sont retrouvés dans ce langage scénique, comme une certaine reconnaissance de leur parole et de leur manière contemporaine de l’offrir, cette parole. »

—Propos recueillis par Walter Géhin, PLUSDEOFF.com

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Guillaume Corbeil et Claude Poissant, l’auteur et le metteur en scène de CINQ VISAGES POUR CAMILLE BRUNELLE, pièce jouée à La Manufacture/Patinoire à 12h25 (crédits photo: Maude Chauvin / Mario Jean Madoc)
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4 réflexions sur “Guillaume Corbeil : « Un texte de théâtre est un terrain de jeu plus qu’un mode d’emploi. » // Claude Poissant : « C’est l’obsession de l’image qui s’empare de la scène. »

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